Portrait

Marylene Albu
/ Peindre pour vivre

Art. À bientôt 73 ans, elle est la doyenne des Bateaux Lavoirs, bâtiment dressé derrière le square De Geyter qui abrite les ateliers d’une dizaine d’artistes. Marylène Albu, retraitée, y vient presque tous les matins pour peindre, figer sur la toile sa vision lyrique du monde.
Marylene Albu, peintre, résidente aux Bateaux-Lavoirs. © Yann Mambert
Marylene Albu, peintre, résidente aux Bateaux-Lavoirs. © Yann Mambert

Une chambre à soi. Le titre de l’essai féministe de Virginia Woolf peut sans doute décrire comment Marylène Albu considère l’atelier artistique qu’elle occupe depuis trois ans aux Bateaux Lavoirs. La Dionysienne n’est pas romancière – le livre de l’auteure anglaise se penche sur le rapport qu’entretiennent les femmes qui écrivent avec l’art et la création – mais en tant qu’artiste peintre, son besoin d’un espace personnel, d’un refuge à elle pour créer en liberté est intelligible.

« Je suis la plus heureuse des femmes quand je suis ici. Je peux me lâcher, peindre des toiles de deux mètres. À la maison, ce n’était pas le lieu adéquat », confie-t-elle. Propriétaire, avec son mari Lucien, d’un appartement « pas très grand » non loin du TGP, Marylène Albu aime la vie à Saint-Denis, bien qu’en quittant Paris en 2012 elle dit avoir ressenti « un petit peu de chagrin ». La retraitée essaye de se rendre « presque tous les jours » à son atelier. « Pour moi, aujourd’hui, peindre est primordiale. »
 

« On meurt avec son art »

En 1982, Marylène Albu a 33 ans lorsqu’elle arrive dans l’Hexagone. Son pays de naissance, la Roumanie, est dirigé par le Conducator (1) Nicolae Ceausescu, dictateur communiste à la personnalité mégalomane.

« À l’époque, mon mari était patron, il travaillait dans l’import-export. Sa famille était socialiste et venait de la noblesse. Il était difficile pour lui de faire une demande de passeport. C’est moi qui suis partie la première, par le train », raconte la peintre. Trois ans après, son mari et leurs enfants la rejoignent à Paris. « J’ai un peu souffert seule parce que je n’étais pas tellement acceptée. J’étais étrangère, je ne parlais pas le français. Je me débrouillais avec l’anglais mais je n’étais pas très performante. Finalement, j’ai pu étudier à l’Alliance française puis j’apprenais aussi le soir. C’était dur mais j’avais envie d’y arriver. » Son « équilibre », la jeune Roumaine d’alors réussit à le garder grâce à des amis qui, en partance pour la Bretagne, lui ont laissé leur appart. « Je l’ai loué, j’étais juste tombée à pic », exprime la septuagénaire au sourire enfantin dans un français qu’elle a su faire sien.

Fille unique, élevée par une mère et une grand-mère qui à ses yeux l’ont « gâtée », Marylène Albu sent qu’elle est « dans la peinture depuis toujours. Mon père qui travaillait dans une typographie apportait à la maison pas mal d’affiches, de planches… J’étais très impressionnée par toutes ces couleurs et ces dessins ». En Roumanie, cette diplômée de l’Académie des Beaux-Arts de Bucarest a suivi un parcours artistique puis enseigné un temps le dessin. Aujourd’hui, elle peint des tableaux abstraits aux motifs géométriques ou représentant la nature, des paysages empreints de poésie. Les couleurs sont chatoyantes, les traits précis et complexes. Dans son atelier, des toiles hautes de deux mètres et d’autres plus petites occupent tout l’espace. « J’ai envie que la personne qui regarde ma peinture ressente du plaisir et qu’elle oublie les soucis journaliers », s’enthousiasme Marylène Albu. L’artiste prolifique travaille parfois à l’encre de Chine « achetée chez Sennelier » et très souvent peint à l’huile. « La peinture à huile que je fais nécessite plusieurs couches pour que la couleur tienne plusieurs années. Avec le froid qu’il fait, ça ne sèche pas très bien. »

Tout en désignant l’une de ses toiles du doigt, « ça, c’est le cancer », imaginée en hommage à un de ses amis lui aussi peintre et mort de cette maladie, elle poursuit le récit de sa vie. « Chez nous, en Roumanie, c’est l’art figuratif qui prédominait. Cela devenait vraiment obsédant, mais moi je ne pouvais plus continuer cet art-là. Il ne me disait rien. » Si Marylène Albu ne parvient pas à vivre exclusivement de son art, elle sait qu’elle ne pourra jamais arrêter de peindre. « Même avec une canne, je continuerai », plaisante l’artiste qui en profite pour évoquer l’histoire du peintre allemand Hans Hartung.

« J’ai vu récemment une exposition de lui au musée d’art moderne de Paris. Il est parvenu à se faire connaître à l’âge de 60 ans. Et à 83 ans, il a fait un AVC, s’est retrouvé en fauteuil roulant mais il n’a jamais arrêté. On meurt avec son art. » Les anecdotes, celle qui aimerait s’acheter une nouvelle voiture pour remplacer l’actuelle « bonne pour la casse » en a plein les pinceaux. Comme celle où son mari a déplacé ses toiles à la cave car elles encombraient le salon de leur appartement. Ou bien celle qui révèle les sacrifices faits par l’artiste pour s’occuper de ses trois enfants (sa dernière fille est née à Paris).

« J’ai dû faire plein de petits boulots pour vivre. J’ai perdu des années et des années de peinture car je devais prendre soin d’eux », poursuit cette maman « fière » aujourd’hui car ses enfants « ont réussi ». Son credo, désormais : « Je peins pour vivre et je vis pour peindre. Quelqu’un disait ça. Je trouve cette phrase exceptionnelle. On est malades, nous les artistes », sourit la passionnée.

Yslande Bossé

(1) Guide, qualificatif adopté par Nicolae Ceausescu.

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