Portrait

Jean-Luc Azoulay
/ Télé génie

Télévision. Je vous parle d’un club que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître. Pour tous les autres, le club Dorothée c’est une madeleine de Proust, en moins littéraire. Pygmalion de la bande à Dorothée et papa de la sitcom française, Jean-Luc Azoulay préside toujours à la destinée de JLA production. Lui et ses 75 collaborateurs sont installés au 7 rue des Bretons (à deux pas du Stade de France) depuis 2005.
Jean-Luc Azoulay dans son bureau à la Plaine. © Yann Mambert
Jean-Luc Azoulay dans son bureau à la Plaine. © Yann Mambert

Assis confortablement dans un fauteuil de gamer, Jean-Luc Azoulay écrase sa cigarette. « Vous ne fumez pas vous ? Attention c’est dangereux, vous devriez. » Ses habitudes et son vaste bureau résument assez bien le patron du groupe de JLA. À la fois anachronique et toujours à la page. Avec Jean-Luc Azoulay on pourrait donc être et avoir été. Rester un producteur à succès qui a cumulé 159 millions de spectateurs (n° 1 français) en prime-time cette année grâce à des téléfilms tels que Camping Paradis, Munch ou Commissaire Magellan, après avoir marqué plusieurs générations d’enfants et d’adolescents dans les années1980 et 1990 avec le Club Dorothée ou des sitcoms telles Premiers baisers ou Hélène et les garçons.

De fait, à 72 ans Jean-Luc Azoulay n’a pas exactement un emploi du temps de retraité. Mais Jean-François Porry (1), son alias d’auteur peut quand même prendre une pause dans l’écriture de la 22e saison des Mystères de l’amour pour nous aider à percer le miracle d’AB (pour Azoulay-Berda).

« J’ai fait médecine pendant quatre ans et puis j’ai laissé tomber. J’avais le choix entre mes examens et une tournée au Japon avec Sylvie Vartan, se remémore JeanLuc Azoulay. J’ai été son secrétaire et son manager pendant dix ans. J’ai beaucoup appris. Avec elle et Johnny Hallyday c’était le top du top. Elle est partie vivre aux États-Unis en 1976 et je me suis retrouvé au chômage. J’ai alors monté AB production avec Claude Berda dont le père avait créé les boutiques Sylvie Vartan. »

Le succès est rapidement au rendez-vous pour la nouvelle société de production discographique qui parie sur une jeune speakerine de la télévision : Dorothée.
 

L’art du rebond

Mais le véritable boum intervient dix ans plus tard. « En 1987, TF1 est privatisée, détaille Jean-Luc Azoulay. Ils engagent Dorothée comme responsable de la jeunesse et AB pour produire ses émissions. On monte alors notre branche télévision et on ouvre nos studios dans les anciens magasins généraux de Paris à la Plaine Saint-Denis. » Le succès est fulgurant.

Au bout d’un an, AB production quitte ses locaux de la rue Pierre-Charron (Paris 8e), situés dans le triangle d’or de la télévision de l’époque, pour s’installer à la Montjoie. « On a transformé un ancien garage automobile. La Plaine Saint-Denis c’était le seul endroit proche de Paris où il y avait de la place. Il nous fallait des milliers de m2 . C’était encore très industriel. Il y avait les rails de trains qui passaient pour amener les wagons dans les usines. » Chaque mercredi, une centaine de gamins prend place dans le studio 7 de la Plaine Saint-Denis pour assister aux tournages en direct. Le club Dorothée est un véritable phénomène de société.

« Il faut bien mesurer que le club Dorothée comptait 700 000 membres, rappelle Azoulay. J’ai lu récemment que Benjamin Griveaux (candidat LREM à la mairie de Paris et ancien porte-parole du gouvernement) avait été membre du club Dorothée. Le premier spectacle qu’a vu le président Macron, quand il avait 9 ans à Amiens, c’est Jacky et Dorothée. Rétrospectivement, j’ai le sentiment d’avoir marqué une génération. Sur le moment on faisait notre taf et on s’amusait. C’était une folie totale. Il fallait fournir beaucoup d’émissions. »

Non content d’avoir fait découvrir l’animation japonaise à la France, Jean-Luc Azoulay, dans le sillage du club Dorothée, invente la sitcom hexagonale. « On s’est agrandi, on a construit d’autres studios à côté de celui du club Dorothée. On y tournait toutes les sitcoms. On avait sept ou huit studios en fonctionnement à la grande époque. » Impossible de résumer ici cette folle décennie qui voit AB monopoliser des heures d’antenne sur la première chaîne et Jean-Luc Azoulay vendre, par le truchement des artistes maisons, 17 millions d’albums. En 1997, AB se lance dans la diffusion. La nouvelle passe mal chez TF1 qui met fin à la success story. En 2000, Claude Berda et Jean-Luc Azoulay se séparent.

« Claude, la production ça l’ennuyait, se souvient son ancien associé. Les problèmes de tournage moi ça m’intéressait. J’ai pris la branche production. Il a pris le reste. » Depuis JLA surfe en solo sur un succès que beaucoup dénigrent pour son côté bas de gamme. « Ma force c’est de toujours avoir le contact avec le grand public. Je suis très fier d’Elsa Esnoult, une chanteuse maison qui cartonne actuellement dans Danse avec les stars. Je vais à ses concerts, à ses séances de dédicaces, pour voir les gens. C’est mon univers, c’est ma vie. J’ai souvent reçu comme critique de faire des choses trop populaires. Je m’en fiche totalement. Ce qui compte c’est que ça plaise aux gens. »

Sur l’écran maxi format devant lui, IDF1 sa chaîne régionale, diffuse une telenovela. À 17h, Jacky (du club Dorothée) entrera en studio au -1, pour sa quotidienne. Et sans faire de bruit à la fin de la semaine, Azoulay aura attiré 4 millions de spectateurs sur son antenne… comme chaque semaine. 
 

JLA et Saint-Denis

Les fenêtres de Jean-Luc Azoulay donnent sur le Stade de France. Impossible de ne pas interroger le patron au sujet de cette Plaine Saint-Denis qu’il arpente depuis plus de 30 ans maintenant :

« Côté restaurant, je fréquentais le Roi du couscous (63 rue du Landy)mais il va être démoli. C’est terrible. Quand Nacer, le propriétaire, a vendu, il m’a appelé presque en larmes. On peut me croiser au Balthazar aussi, mais je mange souvent dans mon bureau. N’oubliez pas : il y a Uber Eats. Vous verriez à 13h le nombre de livreurs dans le quartier. Pour les déjeuners importants, pour épater les gens, on va au restaurant du Stade de France. Je vais rarement dans le centre-ville, mais je trouve que ça ressemble à une petite ville de province sympathique et vivante. Je ne pense pas que ce soit une ville pourrie comme certains le disent. En tout cas, Saint-Denis ne nous a jamais porté préjudice dans notre activité. Je ne me vois pas bouger d’ici même si la mode chez les producteurs est de se rapprocher des chaînes de TV. On a été approché par Boulogne ou Issy-les-Moulineaux mais moi je suis extrêmement bien ici. J’ai un seul regret : que Saint-Denis ne participe pas du tout à IDF1. La chaîne pourrait être le fleuron de Saint-Denis. On pourrait faire des émissions ensemble. On pourrait faire des programmes d’information sur Saint-Denis et Plaine Commune par exemple. »

JLA et sa bande

Entre ses mains une grande photo de toute l’équipe d’AB à la grande époque du club Dorothée. Jean-Luc Azoulay pointe du doigt Babette, « elle est directrice des programmes chez TF1 aujourd’hui », ou encore Sidonie « notre attaché de presse. » Azoulay est un fidèle. Son assistante Édith travaille à ses côtés depuis 40 ans, comme d’autres au sein de l’entreprise. Hormis ceux partis trop tôt ces dernières années (René et Framboisier des Musclés, Corbier et tout récemment Ariane du club Dorothée), Jean-Luc Azoulay maintient un lien très fort avec ses anciens camarades de jeu.

« Les décès récents nous remettent dans la réalité de la vie. On était très lié avec Ariane par exemple. Après la disparition du club Dorothée elle avait continué à travailler ici. Elle était directrice artistique à mes côtés. Nous sommes toujours tous très liés. On est trop bande pour se perdre de vue. C’était très cool à l’époque, et on a su préserver ça. On s’amuse ensemble. C’est l’ambiance que j’aime. C’est le fil conducteur. Ce sont des métiers de passion. C’est du vrai travail mais un travail qu’on aime bien. » Et Édith d’ajouter : « Jean-Luc, tant qu’il fait bosser du monde, il est heureux. »
 

JLA et les programmes jeunesses

Les émissions jeunesse ont disparu du PAF (paysage audiovisuel français). Le choix des chaînes plus que celui du public selon Jean-Luc Azoulay : « Les chaînes ont décidé que la jeunesse et les sitcoms ne marchaient plus. Il n’y a qu’en France qu’on constate ça. Aujourd’hui les programmes jeunesses sont des robinets de dessin animé et les télé-réalités ont remplacé les sitcoms. Ce n’est plus la même époque c’est comme ça. »

Le contenu des dessins animés a évolué également alors que les mangas japonais programmés par AB ont défrayé un temps la chronique car ils exposaient les enfants à la violence.

« On a été très attaqué sur la violence des dessins animés que nous programmions. On avait fait taire les rumeurs en en faisant visionner les programmes à six psychologues qui donnaient leur imprimatur. Je me souviens d’une réunion au CSA au cours de laquelle je leur avais dit : « Vous savez on va rectifier tout ça. On prépare un dessin animé sur la vie d’un homme qui dit être le fils de dieu, mais qui finit crucifié et après on fera une héroïne française qui est brûlée vive et enfin on fera un pharaon qui tue les nouveaux nés, et maintenant parlons de violence. » Notre culture est violente. » Mais au fait comment les mangas ont débarqué sur TF1 dans les années 1980 ? « Quand on est arrivé chez TF1 en 1987, il n’y avait aucun dessin animé dans le catalogue et la Cinq avait acheté tous les dessins animés pour l’Europe. On n’avait pas de programme. Avec Sylvie Vartan, qui est d’ailleurs toujours une vedette au Japon, on allait passer un mois au Japon en tournée. Ce qui m’a fait découvrir la culture japonaise. Les mangas c’était de vrais choses de qualité qui valaient ce qui était produit sur le marché américain. Il y avait un vrai souffle dans le manga. On est donc allé au Japon pour acheter tous leurs dessins animés. »

JLA et les Chinois

Au mur une photo intrigue. Mais qui est cette femme qui pose entre Emmanuel Macron et Xi Jinping le président chinois ? « Vous ne la reconnaissez pas ? C’est Hélène Rollès voyons ! Elle est très connue en Chine. Le succès de sa chanson Je m’appelle Hélène là-bas est une des choses qui m’a le plus surpris dans ma carrière. Il y a quelques mois quand le président chinois est venu à Paris sa délégation a réclamé sa présence. » D’où cette image improbable d’une starlette des années 1990 bras dessus bras dessous avec deux des dirigeants les plus puissant de la planète. Il paraît même que le locataire de l’Élysée aurait profiter de l’occasion pour faire signer des autographes à une de ses idoles de jeunesse.

Yann Lalande
 

(1) « TF1 m’a longtemps dit : mais il faudrait qu’on le rencontre. Je leur répondais : vous savez il est très sauvage. Il faut dire qu’il a beaucoup travaillé ce garçon. Il était auteur des chansons de Dorothée, d’Hélène, des textes des sitcoms, etc. »

 

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