Portrait

Le portrait de la semaine Gilbert Keopraseuth
/ Semelles de vent

Cordonnier. Samedi 22 juin, l’artisan a baissé le rideau de sa petite boutique du quartier Bel-Air. Il a cessé de s’occuper des chaussures de ses clients pour se glisser dans de nouveaux souliers de retraité danseur et voyageur.
Gilbert Keopraseuth, artisan, a baissé le 22 juin le rideau de sa boutique du quartier Bel-Air © Yann Mambert
Gilbert Keopraseuth, artisan, a baissé le 22 juin le rideau de sa boutique du quartier Bel-Air © Yann Mambert

Depuis 1987, dans son petit local de 20 m2, « 5 mètres sur 4 », six jours par semaine, de 9 h à midi et de 14 h à 19 h, Gilbert Keopraseuth a tenu sa cordonnerie-clé minute-plaques auto de la rue Danielle-Casanova. Trente-deux ans dans ce quartier Bel-Air/ Franc-Moisin, pendant lesquels il a su nouer des liens avec les habitants, de ceux dont un bon commerçant de proximité a le secret.

« Je connais les jeunes, les moins jeunes. Certains passent au magasin simplement pour dire “bonjour Monsieur”. Ici, je ne suis pas embêté, il y a du respect. » Comment imaginer que cet homme discret, en sobre t-shirt derrière son haut comptoir, cache un showman ? Quand il n’est pas en service, Gilbert se métamorphose. Avec Dorothée, sa troisième et actuelle épouse, il s’adonne aux danses de salon, que « Madame » enseigne. Le couple se produit régulièrement avec d’autres danseurs dans des dîners-spectacles au profit de La Main tendue de Garges, l’association d’aide aux enfants démunis du Laos dont il est le président. Cette année, le rendez-vous festif et caritatif a réuni 250 personnes. La recette permettra l’achat de matériel pour une école laotienne. « Les enfants sont si pauvres ! Ils jouent au foot pieds nus. »
 

Le goût des choses

Chorégraphies disco, cha-cha-cha, country… Total look seventies, tenue charleston clinquante, panoplie de cow-boy à paillettes… Pour les galas comme en dehors du boulot, le Monsieur affectionne les beaux vêtements, particulièrement les costumes originaux aux motifs coordonnés. Gilbert a aussi le goût des tableaux, tendance grandes œuvres classiques. Des reproductions de Géricault, Delacroix, David, quelques Van Gogh, ornent les murs de sa belle maison de Garges-lès-Gonesse.

« Je commande les peintures directement au Vietnam. Il y a là-bas de très bons copistes, élèves des Beaux-Arts. » Charles, un chef d’atelier de General Motors, quand Gilbert travaillait en Alsace, l’a initié à la culture française. « Il m’a amené deux fois au Louvre et trois fois au Salon de l’Agriculture à Paris. » C’est là qu’il prend aussi goût au bon vin. On lui offre un grand cru pour ses anniversaires. « Et j’ai un client fidèle qui me rapporte une caisse de bordeaux quand il y va. »
 

De professeur à ouvrier automobile

Gilbert a ouvert boutique à Saint-Denis « par hasard ». Il vient de passer une dizaine d’années dans l’Est de la France, après avoir quitté le Laos. « Au pays, j’étais professeur de dactylographie trilingue, prof d’anglais et secrétaire de direction dans une société française d’import-export. Je travaillais déjà à 18 ans et je gagnais très bien ma vie. À l’époque, en Asie – Cambodge, Vietnam, Laos – ça devenait difficile. Tout le monde avait peur du changement de régime. »

Entre 1975 et 1987, la création de la République démocratique populaire lao provoque l’exil de 400 000 Laotiens. Dès 1976, Gilbert traverse le Mékong en bateau pour rejoindre la Thaïlande et reste deux mois dans un camp de réfugiés. Il relativise. « Des amis y sont restés jusqu’à six ans… Les Français avec qui je travaillais ont facilité mon départ. » Un avion pour l’Hexagone, un nouveau centre d’accueil pour réfugiés, à Créteil cette fois. On l’envoie dans un foyer pour migrants en Alsace. « J’y ai travaillé comme ouvrier. Chez Peugeot à Mulhouse pendant un an, puis chez General Motors pendant neuf ans. » Il se marie, a un garçon, divorce. « J’ai voulu changer de vie. »

Un ami d’ami a un fils qui veut vendre une cordonnerie à Bel-Air. « Elle existe depuis 1940. Enfin, c’est ce qu’on dit… » Gilbert est intéressé. « Il m’avait promis de m’apprendre le métier pendant deux mois, mais un mois après la signature d’achat du fonds il est parti ! » Il doit se former seul. « Je me suis débrouillé. Je suis allé voir les autres cordonniers. À l’époque, il y en avait une dizaine à Saint-Denis. J’ai sympathisé avec l’un d’entre eux, un Asiatique, rue de la Charronnerie. » Le professionnel ne lui apprend pas le métier, mais lui souffle une idée : « Pourquoi tu ne fais pas les clés ? » « Ses paroles m’ont encouragé. » Au début, Gilbert n’y connaît rien. « Je prenais un quart d’heure à vingt minutes pour trouver le bon modèle de clé. Alors j’ai noté. » Il fait mine d’écrire dans un petit carnet.

Gilbert dit ne pas savoir ce qu’il fera de sa retraite. On l’imagine perfectionner son jeu de jambes de danseur amateur, se consacrer à sa petite dernière – il a trois autres grandes filles qu’il est fier d’avoir élevées seul, « toutes bac +5 » – et voyager davantage au Laos, Vietnam et Thaïlande – dont il maîtrise les langues. Quelques jours avant qu’il ne cesse son activité, ses clients se pressaient dans la cordonnerie. « J’en profite », confiait l’un d’eux. Sûr que la petite échoppe laisse un grand vide.

Patricia Da Silva Castro

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