En ville

Basilique Saint-Denis Les re-bâtisseurs de cathédrale

Maçons, tailleurs de pierre, sculpteurs, restaurateurs, maîtres verriers, menuisiers, horlogers… Plusieurs corps de métier œuvrent à la restauration du monument dionysien en travaux depuis plusieurs mois . Le JSD vous emmène derrière la bâche qui couvre le chantier, sur les échafaudages.


Que se passe-t-il sous cette bâche translucide qui masque depuis des mois la façade de la basilique Saint-Denis ? Certes, on sait que s’y déroulent de grands travaux de restauration. Mais qui s’y affaire ? Quels métiers sont concernés ? Et que va-t-on découvrir une fois la bâche ôtée, si tout va bien en mai prochain ?

Passé la petite porte en bois qui, derrière les grilles, délimite le chantier, on gravit les escaliers des échafaudages. Dès le premier niveau, juste au-dessus du portail central, deux jeunes femmes sont penchées sur les sculptures du tympan représentant le Jugement dernier. Ippolita Romeo et Nathalie Pruha sont restauratrices de sculptures. La première, Italienne et fière de l’être, après un bac section artistique, a étudié à l’Institut national du patrimoine à Reggio de Calabre, puis passé son doctorat de conservation naturelle à Rome avant d’aller exercer ses talents en Angleterre, en France et, naturellement, en Italie. Une envie de découverte qui l’a conduite à œuvrer notamment sur les cathédrales de Chartres, Bourges, sur les châteaux de Versailles ou Chambord ou encore à l’Élysée ou à l’Opéra Garnier. « Ici, avec Nathalie, nous travaillons sur les trois portails et les sculptures du tympan. Nous agissons à partir de nombreuses études et tests qui ont été effectués en amont. Dans un premier temps, nous avons procédé à un dépoussiérage préliminaire au pinceau souple et à l’aspirateur. »


Polychromies et dorures à sauvegarder

Pour appréhender l’ampleur du travail, il suffit de se souvenir de la noirceur de la façade, résultat d’une importante couche de pollution et de saleté accumulées au fil des ans. « Ensuite, après un micro gommage, nous effectuons le véritable nettoyage intégral par couche, poursuit Ippolita. C’est comme cela que nous avons découvert des traces de polychromies sur la croix, les mains du Christ et les phylactères. » En ce qui concerne les nombreuses sculptures du tympan, les têtes des personnages ont été déposées puis, après nettoyage, reposées grâce à des opérations de collage, bouchage, purge des anciens raccords et rejointements. « Aujourd’hui, nous en sommes à la phase de la patine, précise Nathalie Pruha. Contenant des fixatifs naturels, celle-ci rehausse l’aspect de l’ensemble tout en restant dans les tons de la pierre. » Les restauratrices interviennent sur tous les angles de la sculpture : parties pleines et creuses, visages, drapés, ornements, pliages…

Après avoir étudié l’histoire de l’art et l’archéologie, puis suivi des études en restauration d’œuvres d’art, Nathalie a débuté par des fouilles archéologiques, comme restauratrice d’enduits peints. « Et j’ai eu envie de poursuivre dans cette voie. » Une voie qui l’a amenée à intervenir sur les cathédrales d’Amiens, Reims, Beauvais, Notre-Dame de Paris, entre autres. Les deux jeunes femmes, à la démarche aussi scientifique qu’artisanale, travaillent sur ce chantier depuis ses débuts, en 2012, et seront là jusqu’à la fin, au printemps 2015. Elles ont, notamment, longuement travaillé sur les portails. « Le plus compliqué fut le grand portail central, car il a fallu sauvegarder les restes de dorures et de polychromies. » Ce qui ne fut pas simple lors du rigoureux hiver 2013.


Respecter l’esprit des sculptures

Quelques étages d’échafaudage plus haut, d’autres intervenants sont à l’ouvrage sur la grande rose qui surplombe le portail et le tympan. Jean-Baptiste est tailleur de pierre sculpteur ornementiste. Après un CAP, il est parti se former, auprès des anciens, comme il dit. « Ce métier demande beaucoup de travail personnel. Il faut être observateur, sensible et minutieux. » Son rôle ici est de réaliser à l’identique ou dans l’esprit de l’époque de leur facture, des motifs anciens. Il travaille sur les visages, tous dissemblables, qui courent sur le pourtour de la rose. La grande difficulté vient du fait que plusieurs d’entre eux, dans la partie basse principalement, ont disparu. Il faut donc en restaurer certains, en créer d’autres. « Nous partons de plusieurs moules en terre effectués sur les originaux. À partir de ceux-ci, on en conçoit de nouveaux en veillant à conserver les styles et caractéristiques principales de ces visages, comme leur forme, leurs yeux, ou la largeur de leurs fronts qui sont communs à tous ceux qui ont subsisté. Il s’agit là de respecter l’esprit du XIIe siècle, puisque ces sculptures datent de l’époque de Suger. »

On prend encore de la hauteur, jusqu’aux statues qui entourent la rose, dont celles de quatre rois de France (Hugues Capet, Robert le Pieux, Louis VI le Gros et Louis VII). De là, à travers la bâche, le point de vue sur Saint-Denis est impressionnant. Mais nous sommes vite attirés par un jeune homme et une jeune femme qui, chacun muni d’un bâton, mélangent avec ardeur dans deux seaux une substance molle et apparemment collante. Il s’agit de silicone. Pour quoi faire ? « Nous allons en badigeonner les statues, explique Romain. Et cela dans le but de faire des moules aussi précis que possible afin de réaliser des copies identiques des statues qui remplaceront les originaux détériorés. Cette technique permet d’aboutir à des copies rigoureusement fidèles à l’existant. » Gladys et lui sont mouleurs. Après quatre ans d’étude ils ont passé un brevet des métiers d’art. À présent, ils plongent les mains dans les seaux et jettent sur les statues de larges poignées de silicone puis l’étalent en veillant à aller suffisamment vite pour que celle-ci ne sèche pas avant que l’ensemble de la sculpture soit recouvert.

Comme eux, ils sont nombreux à travailler sur la restauration de la basilique, chacun dans un domaine bien particulier : après les échafaudeurs, les premiers sur le chantier, et pour cause, sont intervenus au fil des mois maçons, tailleurs de pierre, sculpteurs, restaurateurs, maîtres verriers, menuisiers, horlogers… Et tous sous la houlette ferme et bienveillante de Thomas Clouet, architecte du patrimoine à l'agence 2BDM. « En moyenne, sur ce chantier de restauration, on peut estimer qu’il y a toujours entre cinq et dix personnes qui travaillent », indique-t-il. Et chacun apporte sa pierre à l’édifice…

Benoît Lagarrigue



Du XIIe au XXIe siècle en passant par le XIXe…

De Suger à Debret, une restauration qui prend en compte l’histoire

Conduite par les Monuments historiques et la Drac d’Île-de-France, le chantier de restauration mené actuellement a pour objectif de remettre en état l’ensemble de la façade ouest en retrouvant l’homogénéité monumentale conçue au XIXe siècle par l’architecte François Debret avec le sculpteur Joseph Brun, poursuivant ainsi les idées de l’abbé Suger au XIIe siècle.

L’histoire du monument ne fut pas figée et son aspect a évolué au fil des siècles. Cette façade fut édifiée par Suger lorsqu’il a agrandi la basilique. Il décida de l’ouvrir avec trois portails ornés d’œuvres taillées dans la pierre. Le portail central, le plus majestueux, était muni autrefois de statues-colonnes, aujourd’hui disparues, et surmonté de sculptures polychromes, dont les couleurs ont été elles aussi en grande partie effacées.

« Le tympan du portail central, représentant le Jugement dernier, possède des détails intéressants et des sculptures raffinées que l’on redécouvre aujourd’hui », indique l’archéologue dionysien Michaël Wyss. Cette partie de la basilique fut construite avec des pierres de réemploi, principalement de la pierre de Tournai. « Il s’agit d’une pierre assez noire qui avait pour fonction de rehausser la polychromie », explique-t-il. Le portail nord, à gauche lorsque l’on fait face au monument, était surmonté d’un tympan en mosaïque lui aussi aujourd’hui disparu, représentant une vierge couronnée. Au XVIe siècle, cette mosaïque fut remplacée par un tympan en pierre.

La façade, consacrée en 1140, fit l’objet de reprises dès le début du XIIIe siècle. Par exemple, un trumeau (pilier central qui supporte le linteau) représentant Denis en évêque bénissant fut ajouté au portail central. Et la basilique fut fortifiée lors de la Guerre de Cent ans. Une première campagne de restauration eut lieu en 1770 avant celle de François Debret, au XIXe siècle.

« Cette restauration fut très critiquée, mais on se rend compte à présent que l’intégrité de nombreuses sculptures d’origine fut respectée par le sculpteur Joseph Brun », explique l’historien de l’architecture Christian Corvisier, chargé de la documentation pour la restauration actuelle. « Il a procédé à une restauration restitutive, remplaçant les têtes lorsqu’il le fallait, ou effectuant des retailles, tout en prenant une certaine liberté créative. » La restauration actuelle permet d’affiner la connaissance que l’on a de ce qui provient du XIIe siècle et de ce qui fut repris par Debret et Brun sept siècles plus tard.

B.L.




Thomas Clouet, architecte du patrimoine à l'agence 2BDM

« Les travaux seront terminés avant le début du Festival »


Chaque lundi après-midi, Thomas Clouet, architecte du patrimoine à l'agence 2BDM, dirige une réunion de chantier regroupant l’ensemble des intervenants sur la restauration de la façade ouest de la basilique. « Nous faisons le point sur ce qui a été effectué dans la semaine et donnons les priorités pour la semaine à venir », explique-t-il.

Ce jour-là, il examine avec sérieux l’intervention faite sur une tourelle supportant une gargouille, scrute les ailes d’un oiseau sculpté, s’inquiète d’une teinte de la pierre, un peu trop jaune par endroits, recommande les corrections à apporter et donne les priorités pour la suite. « Les travaux avancent comme prévu et, s’il est impossible de donner une date précise de fin de chantier, nous pouvons être sûrs que celui-ci sera terminé au printemps 2015, avant le début du Festival de Saint-Denis. »

L’un des principaux enseignements de ces travaux fut la découverte de restes de polychromies sous plusieurs couches croûteuses de saleté. « Nous en avons trouvé en périphérie de la rose, sur la croix du Christ du Jugement dernier, sur ses mains et sur des phylactères (petite banderole sur laquelle sont écrites en latin des paroles prononcées par le personnage que l’on représente, ndlr). Ils datent vraisemblablement du XVIe siècle », indique Thomas Clouet.

Dans les semaines qui viennent, l’horloge de la rose, présente au Moyen Âge et jusqu’au XVIIIe siècle, va retrouver sa place, « avec ses numéros émaillés bleus et de blancs », précise-t-il. Et les vitraux blancs autour de celle-ci, après nettoyage, seront reposés.

La prochaine et ultime étape de la restauration concerne la travée sud. Les travaux ont déjà commencé, sauf sur le portail afin de laisser un passage ouvert au public. « Nous allons également recréer des sas derrière les deux portes latérales et celle du transept avec les boiseries du XIXe siècle qui ont été conservées. » La restauration des vitraux du déambulatoire sera bientôt achevée. « Ces vitraux reviendront à Saint-Denis, assure Thomas Clouet, mais ils sont trop fragiles pour qu’on puisse les remettre à leur place. L’objectif est bien sûr de les donner à voir au public, mais le lieu reste à définir. »

Au-delà de cette phase de travaux, la Drac va lancer un appel d’offres pour la restauration des deux travées sud de la nef. D’ici là, les travaux concernant le chœur débuteront dès 2015, puis ceux dans la crypte. Est également annoncé le lancement d’une étude pour la restauration de la rose sud. Mais là, aucun délai n’est pour l’instant suggéré.

B.L.




3,15

C'est le coût en millions d’euros annoncé par la Drac d’Île-de-France de l’ensemble des travaux de la restauration de la basilique Saint-Denis.


1847

C'est l’année où Viollet-le-Duc démonta et déposa la flèche nord de la basilique. Un comité de parrainage milite actuellement pour son remontage au cours d’un chantier école ouvert au public.



Télécharger le portfolio du chantier de restauration de la basilique en cliquant sur l'icône ci-dessous.

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