Cultures

Une visite insolite : les faces cachées de la basilique de Saint-Denis

Déambulation en compagnie de Serge Santos, administrateur adjoint de l’édifice pour le Centre des monuments nationaux. Un parcours à l’extérieur de l’édifice, derrière le chevet, en passant par la porte sud, pour grimper au triforium, aucun des recoins du monument n’a été oublié…
Les faces (plus ou moins) cachées de la basilique de Saint-Denis, ici le beffroi de la tour sud
Les faces (plus ou moins) cachées de la basilique de Saint-Denis, ici le beffroi de la tour sud


De là-haut, la vue est à couper le souffle. Nous sommes au sommet du buffet de l’orgue, au ras de la voûte, que nous avons atteint en traversant, non sans contorsions, la forêt des tuyaux d’orgue dont certains, les plus graves, sont énormes. Le sentiment d’élévation est à son comble, accentué par la finesse des colonnettes qui, tout au long de la nef, se dressent de bas en haut, sans césure. La perspective, jusqu’au chœur et au chevet, est fabuleuse. D’ici, la basilique de Saint-Denis prend toute son ampleur, encore embellie par la lumière projetée des vitraux sur la pierre.


Cette halte au sommet sera l’apogée d’une promenade au cœur du monument, à la recherche de lieux insolites, peu ou pas connus, jamais ou rarement visités. Une promenade que l’on ne peut effectuer qu’avec le meilleur des guides des lieux, Serge Santos, administrateur adjoint de l’édifice pour le Centre des monuments nationaux et, surtout, inlassable amoureux de cette cathédrale à nulle autre pareille.


Nous avions débuté la balade à l’extérieur, derrière le chevet, par la visite de l’orangerie. Celle-ci, érigée à la fin du XVIIIe siècle, n’a en fait jamais été utilisée en tant que telle. Elle est devenue un lieu de stockage, un dépôt lapidaire.


On y trouve aussi bien une grande vasque de moines du XIIe siècle, de 3,80 m de diamètre, munie de petits écoulements ornés de têtes de dieux antiques, que des clochetons issus du transept de la basilique, de nombreux objets trouvés lors des fouilles archéologiques ou des moulages de bases de colonnes carolingiennes… « Ce pourrait être le fonds d’un musée de l’œuvre de la basilique. Il y a ici plusieurs centaines d’objets », indique Serge Santos.

Quinze mètres au-dessus du sol

Nous pénétrons ensuite dans la basilique par la porte sud. Sur la gauche, derrière le tombeau de François 1er, une petite porte en bois est nichée dans la pierre. Serge, muni de multiples clés, l’ouvre et nous montons un escalier en colimaçon vers le triforium. C’est un passage étroit aménagé dans l’épaisseur des murs au-dessus des bas-côtés de la nef et qui entoure l’église. Nous sommes à 15 m au-dessus du sol (la hauteur totale est de 29 m).


Très étroit, ajouré par des vitraux colorés de rois et de papes, il a été percé au XIIIe siècle. « Il s’agit aussi d’une galerie utilisée lors du chantier du monument afin d’asseoir les échafaudages et pouvoir bâtir plus haut », explique Serge Santos. Si l’église carolingienne date de la fin du VIIIe siècle, Suger l’a agrandie et lui a donné sa façade actuelle au XIIe siècle. Il crée le chevet en 1140 et sa partie haute date de 1231 à 1280.


À la hauteur du quatrième pilier, en partant du transept vers le narthex (ou vers la façade), il existait jadis un jubé qui séparait l’église des fidèles du chœur, là où les moines chantaient. À cet endroit, Serge Santos s’arrête et montre un changement dans la structure des vitraux, face à nous.


« À la suite de Suger, Pierre de Montreuil a voulu encore davantage suggérer l’idée d’élévation. Pour cela, il a conçu des roses plus petites et des lancettes (vitraux de forme allongée) plus hautes. »

La comparaison est, en effet, saisissante?: à quelques mètres d’intervalle, l’impression de hauteur s’accroît, insensiblement mais nettement. En regardant vers le narthex, on s’aperçoit que le triforium n’est pas droit.


« Il y a la théorie, liée à la cosmogonie, et puis la réalité des chantiers. Il fallait bien relier les deux parties, même si ce n’est pas exactement dans le même axe », sourit notre guide. Les vitraux, eux, datent des années 1830. Les précédents ont tous disparu, excepté quelques survivants du tout début du XIXe siècle qui ornent la sacristie et la première chapelle nord de la nef.

Deux cent quarante huit marches

Depuis le triforium, nous nous rendons sur la terrasse du bas-côté sud, dont une partie vient d’être restaurée. Auparavant, un toit en double pente lié à un système d’écoulement avait permis la réalisation d’un triforium ajouré. Viollet-le-Duc l’a remplacé par un système en terrasse surmontée d’un double arc-boutant. Celui du haut sert de gouttière et s’achève par des gargouilles. On aperçoit une tête de bœuf, puis de sanglier…


Nous revenons sur le triforium, le long de la rosace sud. Juste en face, celle du nord est splendide. On remarque aussi que les clés de voûte sont peintes et que des trous percent la voûte à intervalles réguliers. Il s’agissait peut-être d’un système de manœuvre de la lustrerie, voire de modification de l’hygrométrie, puisque des bouchons peuvent les fermer.

Nous grimpons vers les parties hautes.


Nous franchissons des dizaines de portes pour nous retrouver dehors, au-dessus des terrasses. Serge manipule le bas d’un vitrail qui s’ouvre. « C’était un système de ventilation mais des gravures du XIXe siècle montrent que, de là, les gens se penchaient pour voir les cérémonies à l’intérieur de l’église. Il ne fallait pas avoir le vertige et il n’y avait pas de contrôles de sécurité?! »

Deux gros meubles en bois

Nous continuons à prendre de la hauteur pour atteindre le comble côté sud. Nous sommes donc au-dessus des voûtes du chevet. Nous découvrons un paysage à l’envers, de mamelons sombres, salis par les pigeons, où l’on retrouve les fameux trous et leurs bouchons… Au fond, une charpente métallique légère s’appuie sur les piliers et supporte le toit de cuivre de la basilique. Des machineries pour manœuvrer les lustres gisent, abandonnées.


Après le choc visuel depuis l’orgue, derrière celui-ci, se trouve la chapelle du narthex. Un temps habitat de l’organiste, puis bureau d’architecte, il y reste le mécanisme de l’horloge qui ornait la façade, avant la rosace actuelle. Deux gros meubles en bois renferment des mitres, des chapes brodées en lamé doré. En sortant, nous nous retrouvons sur la base de la tour nord, celle qui a disparu.


Nous gagnons le beffroi dont les poutres de bois renferment Ludovica (Louise), le gros bourdon de neuf tonnes dont le son caverneux résonne de longues secondes. « Fondu en 1373, sous Charles V, refondu sous Louis XV en 1758 et, paraît-il, par François Debret en 1820. » Comme une récompense, nous nous élevons – encore – au sommet de la tour sud. De là, le paysage sur Saint-Denis et les environs est magnifique. Nous avons gravi 248 marches. Qu’il faut redescendre, encore éblouis.


Benoît Lagarrigue


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Interview de Patrick Monod : « La restauration de la façade et du portail ouest sera réalisée »

Administrateur de la basilique Saint-Denis au Centre des monuments nationaux depuis octobre 2008, il fait le point sur les travaux, la fréquentation, les projets…


Le JSD?: Où en est-on des travaux de la basilique??

Patrick Monod?: Il faut d’abord dire que ce monument appartient à l’État. Et que le cheminement qui mène à la réalisation de travaux est long car l’erreur n’est pas permise. C’est pourquoi historiens, architectes, techniciens sont de la partie. Mais les choses avancent, et plutôt bien. Nous avons maintenant la certitude que la restauration de la façade et du portail ouest, qui donnent sur la place Victor-Hugo, sera réalisée. C’est quelque chose de très important. Il s’agit d’une opération longue, dont les études ont été effectuées et qui sera conduite par l’architecte Jacques Moulin.


Le JSD?: La restauration de la façade sud a commencé…


Patrick Monod?: Oui, et cette restauration expérimentale de la travée est une réussite qui a été validée. On peut penser qu’elle va se poursuivre, mais quand?? La rose sud, partiellement déposée à cause de risques d’effondrement, en est actuellement au stade des études. Par ailleurs, la remise aux normes électriques et de sécurité incendie se poursuit et l’éclairage intérieur de l’édifice va être amélioré.


Reste le gros problème des vitraux du XIIe siècle au chevet, qui ont subi d’énormes dégâts. Ils ont été déposés en 1996, remplacés par des photos et sont actuellement en cours d’étude pour restauration. Mais je ne pense pas qu’ils puissent être remontés. Une solution serait de faire des copies à l’identique. Enfin, j’aimerais que soit réalisé un véritable bâtiment d’accueil du public et que soit réaménagé le jardin est afin de pouvoir admirer le chevet et que les visiteurs puissent faire le tour de la basilique.


Le JSD?: Où en êtes-vous en ce qui concerne la fréquentation??


Patrick Monod?: Nous sommes très contents. En 2010, nous avons reçu plus de 140?000 visiteurs avec une progression de 2 %. Et ces derniers mois ont été exceptionnels, avec une hausse de près de 20 % depuis six mois et de 40 % lors du dernier trimestre?! L’exposition sur Henri IV y est pour beaucoup et nous allons poursuivre dans cette voie avec l’objectif de lier l’histoire du lieu, donc de France, avec des événements et des manifestations.


Le JSD?: Par exemple??


Patrick Monod?: Nous allons avoir une très belle exposition de photos de portraits de gisants, par Antoine Schneck, de la mi-mai à octobre 2011. Ensuite, pourquoi ne pas fêter en 2012 le 550e anniversaire de la naissance de Louis XII, le 800e de la naissance de saint Louis en 2014 ou encore la bataille de Marignan en 2015, à partir du bas-relief du tombeau de François 1er. Vous voyez, les idées ne manquent pas…


Propos recueillis par B.L.


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Du sarcophage de la reine Arégonde au trou du lépreux, en passant par Napoléon, la cathédrale recèle de multiples histoires


Crypte

Lorsqu’on visite la crypte, on constate qu’elle est coupée en son milieu par une grille érigée à la suite d’un pillage en 1973. Cette grille se situe à peu près au milieu de la première église, d’environ 20 m de long sur 9 de large et dont les archéologues ont mis au jour les fondations.


Au XIXe siècle, Viollet-le-Duc l’a aménagée pour y recevoir la tombe de Napoléon III. Les fouilles de Michel Fleury, en 1959, ont permis de découvrir la fosse de saint Denis et de très nombreux sarcophages datant du milieu du IVe au milieu du VIIe siècles, dont celui de la reine Arégonde, identifiée grâce à un anneau nominatif. Plus vers l’ouest, une extension des VIe et VIIe siècles de ce véritable cimetière servait à recevoir les dépouilles des aristocrates francs, enterrés avec habits et bijoux. Parmi eux, on a trouvé de nombreuses femmes. La plupart de ces tombes ont été violées au fil des siècles afin de récupérer armes et bijoux.

Jardin médiéval

Derrière le chevet de la basilique, le jardin n’est visible que lors des Journées du patrimoine et le premier week-end de juin. Il se situe à l’emplacement de l’ancienne église Saint-Paul, détruite d’abord lors des guerres de religion, puis à la Révolution. Cet espace est parsemé de sarcophages issus des fouilles de la crypte. Régulièrement, le jardin médiéval accueille activités et animations pour un public scolaire (taille de pierre, plantations, jeux…).

Sacristie

Construite par Napoléon pour les chanoines, elle est ornée de tableaux liés à l’histoire de la basilique, peints au XIXe siècle. On y trouve un bel exemple des premiers vitraux du début du XIXe siècle, aux motifs inspirés de figures géométriques antiques. De grands lustres surplombent le sol en parquet.

Légendes

Connaissez-vous la légende du trou du lépreux inventée à Saint-Denis au XIe siècle?? À la veille de la consécration de la basilique mérovingienne, un 24 février en 636, afin de justifier la fondation, par Dagobert, de la première église, un lépreux s’était laissé enfermer la nuit dans l’église afin d’y rencontrer le Christ.


Celui-ci vint, vit le lépreux et le guérit. Puis il enlève la peau malade du lépreux et la projette avec force contre un mur de l’église. Ravis par le miracle, les pèlerins avaient pris l’habitude de gratter la pierre à l’endroit même où le lépreux s’était débarrassé de sa vieille peau.

Au point de creuser un trou, qu’on a appelé le trou du lépreux. Cette légende, qu’on retrouve sous diverses formes, perdura jusqu’au XVIIIe siècle. Le mur en question se trouvait à l’emplacement de la dernière chapelle à gauche de la nef, juste avant le transept.


Autres reliques que recelait le narthex de la basilique jusqu’au XVIIIe siècle, deux rames d’un navire de saint Louis et deux os de baleine?!


B.L.


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En quelques chiffres

15?000

Le nombre de jeunes scolaires qui viennent des écoles et collèges de Saint-Denis et d’ailleurs pour visiter la basilique chaque année.

400

Le budget de l’État, en millions d’euros, pour la restauration de l’ensemble des monuments historiques de France.


ET POUR TOUT SAVOIR SUR LES HORAIRES, LES TARIFS…  http://saint-denis.monuments-nationaux.fr/

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