Portrait

Seydou Saounera
/ Une vie comme un théâtre

Artiste. Depuis qu’il a quitté son Mali natal pour la France il y a trois ans, Seydou, 24 ans, navigue entre ses études d’art dramatique à Paris 8, ses jobs alimentaires et l’une de ses nombreuses passions, le foot. À ses heures perdues, ce Dionysien écrit des textes sur les thèmes de l’exil et de l’immigration.
Seydou Saounera est étudiant en art dramatique à Paris 8. © Yann Mambert
Seydou Saounera est étudiant en art dramatique à Paris 8. © Yann Mambert

 Lorsqu’il évoque sa vie au Mali, Seydou Saounera a des étoiles plein les yeux. L’étudiant malien aime se remémorer certains moments de son enfance. Ceux passés après l’école « autour du feu » à écouter ses grands-parents conter des histoires dans la plus pure tradition africaine aux enfants du village de Sobokou où il est né. Ceux passés à taquiner sa maman, Essima, dont il est « très proche » et qui lui a transmis l’importance de l’art oratoire des griots.

Seydou songe aussi à ces jours où il écoutait pendant des heures la voix de son père : « Je devais avoir 4 ou 5 ans, on n’avait pas de téléphone. Mon père qui vivait en France enregistrait sa voix sur une cassette qu’il nous envoyait ensuite. Avec mes frères et sœurs on écoutait tout ce qu’il disait. » À leur tour, avec d’autres membres de la famille, ils faisaient une cassette qui s’envolait pour l’Hexagone. Cette manière de donner des nouvelles et créer du lien dans l’exil, Seydou le trouve « très beau », même si « maintenant il suffit juste de créer un groupe sur WhatsApp ». 
 

Passion pour le théâtre

Au Mali, l’étudiant actuellement inscrit en Licence 3 Théâtre à Paris 8, passe par le Conservatoire des arts et métiers multimédia de Bamako. Il arrive « 2e ex-aequo » parmi les 10 candidats retenus (sur 127 postulants). S’il a choisi de quitter son pays, c’est parce qu’« en termes d’étude et de qualité d’étude, la France est au-dessus du Mali. Et puis, c’est très dur de trouver du travail là-bas, à cause du chômage et de la corruption ». Le jeune homme tente donc sa chance en France. En 2016, il rejoint Lassana, son paternel, agent de service présent sur le territoire depuis 1978. Ce dernier qui a tenté à plusieurs reprises de faire venir sa femme « a abandonné » en raison des nombreuses procédures administratives. « Quand j’étais au pays, mon père se débrouillait pour venir nous voir chaque année. Il restait maximum trois mois puis repartait. Quelquefois, on ne le voyait pas pendant deux ans. » Il y a deux mois, Seydou, qui « sur les papiers » s’appelle Ounoussou, a appris que son papa n’était pas présent le jour de sa naissance. Une lettre écrite par son grand-père en témoigne.

« Mon père m’a montré un bout de papier qu’il a trouvé par hasard en rangeant ses affaires. C’était écrit : “Lassana, je t’annonce la naissance de ton fils Seydou, né le 17 janvier 1995…” Cette lettre a le même âge que moi, je ne vais pas la perdre », confie-t-il, ému. Malgré plusieurs jobs étudiants – il a fait des extras en tant que serveur dans un hôtel parisien et travaille aujourd’hui comme régulateur de flux à la SNCF mais aussi comme traducteur pour l’OFII (1) – Seydou tente tant bien que mal de garder à l’esprit son objectif : réussir ses études et pourquoi pas devenir comédien pour le théâtre ou le cinéma.

Aussi, cet amoureux de « l’amour et du bien » souhaite « créer sa propre troupe » de théâtre en France. « Avant, au Mali, l’art du conte par les griots se transmettait de génération en génération. Aujourd’hui, c’est quelque chose qui se perd. Je voudrais créer une troupe qui ferait du théâtre en se basant sur l’art du conte africain. Il y aurait des leçons de morale à la fin de chaque pièce. » Un challenge qu’a déjà en partie réalisé l’étudiant l’année dernière avec La mouette de Tchekhov lors d’un cours donné par un de ces professeurs. Aujourd’hui, il aimerait de nouveau s’exercer notamment avec la célèbre épopée Soundjata, lion du Manding, une pièce écrite par l’ancien président de Côte d’Ivoire, Laurent Gbagbo. 
 

« L’Afrique est la relève »

En plus du théâtre, Seydou a d’autres passions : le football et l’écriture. À son arrivée en France en 2016, il intègre l’équipe de football de Paris 8. Lors de la saison 2017-2018, il finit meilleur buteur universitaire avec 17 buts marqués en 9 matches et participe pour la première fois aux championnats de France inter-universités. « Paris 8 a atteint la demi-finale pour la première fois de son histoire, c’était sa meilleure saison », s’exclame Seydou qui depuis tout petit voue « un amour » pour le football. Et l’étudiant de se perdre dans les souvenirs d’un ami, Idrissa, son partenaire de foot enfant. Mort en Italie, sur le chemin de l’exil, son histoire a inspiré le récit qu’est en train d’écrire l’étudiant malien.

« Je l’ai intitulé : L’Europe n’est pas le Paradis, l’Afrique n’est pas l’Enfer. Je raconte le parcours de ces Nigériens, ces Maliens, ces Ivoiriens qui quittent leur pays pour aller en Europe. Je raconte aussi ce qu’ils subissent une fois arrivés à destination. » Critique des autorités africaines en partie « responsable de l’immigration de sa population », mise à mal de l’Europe qui veut encore « diriger le continent africain », dénonciation du racisme envers les immigrés… Il cite ses écrits : « J’encaisse les coups comme Samuel Eto’o et Didier Drogba. Je suis fier d’être noir, noir c’est ma couleur, noir c’est ma peau. Je suis le descendant de Kunta Kinté et de Shaka Zulu. » Son texte, dont il a écrit une vingtaine de pages, se présente également comme un appel à la jeunesse africaine. « Je l’invite à se réveiller et à parler projet car l’Afrique est la relève. »
 

Yslande Bossé

(1) Office français de l’immigration et de l’intégration.