Cultures

Nouvel album de L.E.J
/ Sans peur et sans reprises

Lucie, Élisa et Juliette, qui forment le groupe L.E.J, sortent à la fin du mois Pas peur. Un nouvel album de créations originales, que les trois Dionysiennes disent avoir réalisé sans pression, entourées d’artistes de la scène rap et électronique. Interview.
Élisa (chant et percussions), Juliette (chant et violoncelle) et Lucie (chant) forment le trio L.E.J (à prononcer Elijay). (C) Francis Courbin
Élisa (chant et percussions), Juliette (chant et violoncelle) et Lucie (chant) forment le trio L.E.J (à prononcer Elijay). (C) Francis Courbin

 

Le JSD : Votre album Pas Peur devait sortir fin avril et a été repoussé à fin mai. Qu’est-ce que le confinement a changé dans votre manière de travailler ?

JULIETTE : Tout prend plus de temps. C’était une autre manière de travailler. Pour les vidéos par exemple, avant on se voyait et on enregistrait assez vite, on faisait ça ensemble. Avec le confinement, c’est fractionné. Quand on travaille sur des covers, les filles travaillent de leurs côtés et reviennent vers moi ensuite.

LUCIE : Même au niveau de l’inspiration il y a un impact. On se nourrit beaucoup moins de ce que l’on vit et de l’extérieur.

Syndrome de l'imposteur 

LE JSD : En termes de production et d’écriture, avez-vous l’impression qu’un cap a été franchi avec ce nouvel album (1) ?

JULIETTE : Il y a eu un vrai lâcher prise de toute cette pression qu’on se mettait sur le dos. Pour résumer, notre succès est basé sur nos reprises, on a souffert très vite du syndrome de l’imposteur. Quand on a dû composer pour notre premier album Poupées Russes, on s’est mis tellement de pression ! On s’est plus focalisé sur l’esthétique que sur l’émotion, on est quand même fières de cet album. Mais c’est vrai qu’avec Pas Peur on s’est moins pris la tête sur les thèmes et nous nous sommes entourées de plus d’auteurs comme Youssoupha, Kemmler, Bigflo & Oli, Chilla, Fakear… On était en résidence avec certains comme Youssoupha et Kemmler, ils ont participé directement à l’écriture de l’album. Humainement, l’accroche était hyper fluide, et artistiquement, on les admire. Ils arrivent à nous pousser dans nos retranchements avec beaucoup de bienveillance ce qui n’est pas facile. Bigflo & Oli et Chilla sont des amis de longue date. Chilla était là sur la première résidence de l’album, elle nous a dépannées quand on était bloquées. On aime beaucoup bosser dans l’échange. Il n’y a pas de calcul dans nos featurings. C’est juste qu’artistiquement on s’entend très bien.

Le JSD : Et cela ressemblait à quoi votre résidence ?

LUCIE : Le principe c’est que l’on s’enferme dans une maison, on est nombreux en général et tout le monde a une pièce pour travailler, nous on vagabondait d’une pièce à l’autre, on posait des mélodies, Juliette et Elisa écrivaient Pas l’time quand je travaillais sur un titre avec Youssoupha. J’adore ce genre d’ambiance cela créé des moments uniques. Les featurings avec Youssoupha et Kemmler n’étaient pas du tout prévus. Kemmler est arrivé et nous a proposé tout de suite de collaborer, de manière instinctive et ça s’est fait comme ça. La résidence ça nous permet de nous isoler, et de nous mettre dans une bulle pour créer entre les concerts, les réseaux sociaux, et la vie normale entre guillemets.

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LE JSD : Les chansons de l’album abordent sans tabou des thématiques comme la sexualité, la sensualité… En tant qu’artistes femmes, est-il plus facile aujourd’hui de parler de ces sujets ?

ÉLISA : On faisait déjà ça avant, mais il y avait cette appréhension de parler de ces choses de façon crue. Dans Poupées Russes, le titre Sainte Ni Touche parle exclusivement de sexualité mais c’était déguisé derrière des figures de style. Pour cet album, il y a eu un lâcher prise, à aucun moment on s’est dit que c’était chaud d’écrire là-dessus et de telle manière. En ce moment, il y a un revival de femmes qui ouvrent leur bouche, et c’est bien car ça aide certaines artistes. Et même nous, ça nous a aidées à écrire sur des sujets sensibles sans même se poser de question. Le titre Envie d’elle a un double sens. La chanson parle de la mort et de l’homosexualité. Dans certains pays, sortir du placard c’est l’équivalent de la mort. Il y a des camps de concentration, des chasses à l’homosexuel…

JULIETTE : En général, on ne se met pas de barrière, les thèmes naissent de nos conversations bien souvent. La chanson La dalle (2015), ça venait du harcèlement de rue.

LE JSD : Est-ce que depuis votre succès soudain en 2015, la célébrité vous a déstabilisées au point de mal la vivre ?

JULIETTE : On ne s’attendait pas du tout au succès de nos reprises (les Summer, medleys de chansons populaires disponibles sur YouTube, ndlr) et donc on n’a pas eu le temps de créer notre rêve jusqu’au bout. On se projetait mais pas aussi loin. Cela a été tellement rapide! Et puis chacune d’entre nous l’a vécu différemment. Quand il y a eu le buzz, on faisait juste la tournée des bars, tranquillement. Quand six mois plus tard on te dit que tu vas faire une tournée avec des dates à la Cigale et l’Olympia, tu ne comprends pas. Et puis, c’est vraiment devenu notre métier. On a compris qu’on pouvait aller loin mais qu’il fallait bosser des choses auxquelles on n’avait pas pensé : les interviews, la promo, la radio, ton rapport à l’image qui change, travailler avec une équipe, notre relation à toutes les trois qui évoluent avec une relation de collègues qui se met en place… Cela fait beaucoup d’informations en même temps. La chance c’est qu’on est trois et qu’on peut se reposer les unes sur les autres. Il y en a forcément une qui peut être le moteur quand ça ne va pas.

LUCIE : Il y a une dynamique de groupe effectivement qui nous permet de sortir la tête de l’eau si l’une d’entre nous est déprimée. Comme disait Juliette, on est entourées de deux ou trois personnes qui sont des piliers dans notre métier, comme notre manager. On n’est plus « que » toutes les trois. Même si le noyau dur est toujours là, d’autres personnes sont entrées dans le cercle. Elles sont là quand ça ne va pas ou justement quand ça va trop bien pour nous refaire redescendre un peu…

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Le JSD : Vos medleys vous ont propulsé sur le devant de la scène nationale et à l’étranger. Est-ce que c’est quelque chose dont vous rêvez encore : conquérir la scène internationale par exemple en écrivant et en chantant en anglais ?

JULIETTE : On a eu de la chance en 2016 de faire une mini tournée à New York, Montréal et Austin, on s’est vraiment fait plaisir. Mais il y avait dès le début l’envie de réussir d’abord en France avec des chansons en français. Mais oui c’est sûr qu’on y pense tout le temps. C’est aussi pour ça qu’on fait des medleys, pour toucher plus de personnes au-delà du public francophone.

Le JSD : Dans ce nouvel album, Juliette prête sa voix sur le titre Dentelle, qui raconte les maisons closes et la prostitution à Paris. Racontez-nous l’histoire de ce titre.

JULIETTE : Nazim Khaled et notre manager Cyril l’ont écrite. Ils me l’ont proposé la veille de partir de la résidence. Ils m’ont demandé de poser ma voix sur le texte, ça a marché, on a gardé quasiment la voix de la maquette. Ce n’était pas prévu que j’ai une chanson solo, et je sais déjà qu’être seule à chanter sur scène c’est la pression… A la base je ne suis pas chanteuse du tout. Quant au thème, c’est parce que le sujet de la prostitution et des maisons closes à l’ancienne, ça me passionne, tout comme les auteurs. 

« Le classique nous a donné des bases solides »

LE JSD : Quand on sort d’une formation en conservatoire, est-ce que l’étape de composition se fait de façon plus naturelle ?

ÉLISA : C’est forcément plus dur, je pense. Notre ami le compositeur Nazim, qui vient lui aussi du classique, a mis beaucoup de temps à se débarrasser de toute la rigueur que l’on nous inculque dans le classique. Cela a été pareil pour nous. On nous a appris à respecter des règles, à faire du contrepoint, des arrangements harmoniques… Donc, quand tu arrives dans un autre milieu musical, où tout est permis, forcément tu te mets tout de suite des barrières : on se disait « ça c’est trop simple » ou « trop facile ». Écrire des chansons difficiles musicalement c’est beaucoup plus facile que de réussir des chansons simples. Et ça vaut aussi pour les textes. Le classique nous a donné des bases solides, un langage commun, on sait travailler ensemble vite et bien. La technique de chant classique nous permet par exemple de chanter et de bouger en même temps sans que notre voix flanche. Juliette joue maintenant debout et avec des pédales d’effets. La technique classique est tellement maîtrisée que l’on peut se permettre d’aller plus loin. C’est un enseignement qui est clairement dans notre ADN, que l’on n’a pas envie de renier.

LUCIE : Le processus de déconstruire tout ce qu’on a appris va prendre encore des années, mais c’est ça qui est cool. Et il faut rappeler aussi que tu peux être autodidacte et tout déchirer. La formation musicale n’est pas fondamentale. Elle ne définit pas le talent de quelqu’un. Nous, ça nous a aidées à nous comprendre toutes les trois.

ÉLISA : Kemmler et Youssoupha n’ont pas étudié au conservatoire, mais j’ai passé la résidence à les regarder, impressionnée par la rapidité à créer des mélodies. Ce sont des génies. Ce n’est pas la formation théorique qui te rend plus légitime à composer.

Le JSD : Qu’est-ce que vous inspire le projet du nouveau conservatoire ? 

LEJ : On nous a dit qu’il y aura un vrai auditorium. On espère que ce sera mieux organisé. RIP rue Catulienne ! Mais tant que c’est accessible et populaire c’est bon. 

Le JSD : Comment voyez-vous l’évolution de la ville ?

JULIETTE : Ça commence à changer, le délire des Jeux Olympiques commencent à se mettre en place et comme toutes les banlieues proches de Paris ça commence à se gentrifier. Il y a du mouvement mais on reste quand même une ville de gauche. C’est bien qu’il y ait des retours aux petits commerces par exemple mais ça ne doit pas se faire au détriment de l’identité de Saint-Denis.

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LE JSD : Va-t-on vous revoir jouer à Saint-Denis ? Qu’est-ce qu’il y a de particulier à jouer à domicile ?

ÉLISA : On l’a déjà fait et on va sans doute le refaire. Et même jouer pour une ouverture de tramway dans une ville du 93, pour nous ça compte et pour les associations locales on dira oui autant que possible.

JULIETTE : Nos mamans travaillent toujours à Saint-Denis donc elles nous tiennent au courant des initiatives. Mais c’est vrai que cela fait longtemps qu’on n’a pas joué. La dernière fois, c’était pendant l’Euro 2016 à la fanzone et ses restrictions d’accès. C’était pas ouf.

LUCIE : Grand Corps Malade le dit souvent et je suis assez d’accord avec lui, quand tu joues chez toi tu es toujours un peu déçu parce que tu as beaucoup d’attente. Ce n’est pas nul non plus, attention ! Si on refait un concert à Saint-Denis, il faudrait que ce soit un concert hyper ouvert comme notre concert en 2013 pour le pique-nique de rentrée.

LE JSD : Malgré cette année particulière, est-ce que vous prévoyez un Summer 2020 ?

LUCIE : Oui, déjà parce que Juliette et moi on adore les Summer ! Parfois, Élisa se dit que c’est « relou », mais au final elle kiffe aussi.

JULIETTE : On planche déjà dessus, j’ai commencé à travailler une playlist…
 

(1) Pas peur, le nouvel album des L.E.J sera disponible le 29 mai.
 

Propos recueillis par Maxime Longuet 

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