Portrait

Saïd Karamani, semeur de solidarités

Cet Algérien, arrivé en France à 61 ans, est empreint d’une tolérance forgée par trois guerres. Il œuvre à l’Asafi, association d’aide scolaire et d’alphabétisation basée à Joliot-Curie.
SAÏD KARAMANI
SAÏD KARAMANI


Ni déracinement, ni nostalgie du pays, n’affleurent dans le récit de Saïd Karamani. Sans doute parce qu’arrivé d’Algérie en 2003, à l’âge de 61 ans, il n’a pas vraiment changé d’horizon. « J’ai toute ma vie œuvré pour l’éducation», nous explique-t-il dans son bureau à l’Asafi, Association Solidarité Amitié Français Immigrés, implantée cité Joliot-Curie. Il en est le coordinateur. Plus qu’un emploi, c’est pour lui la poursuite d’un engagement au nom de « la solidarité », pour « une vie citoyenne ». L’association accompagne dans leur scolarité 116 enfants et accueille 30 femmes pour l’alphabétisation. Elle prodigue aussi une aide aux démarches administratives et organise des sorties pour des familles qui faute de moyens ne s’évadent guère de leur cité.


À peine installé en France avec femme et enfants, « j’ai compris que l’unique espace d’intégration était le mouvement associatif. Ça a été d’abord à Saint-Gervais. J’ai été en contact avec l’Asafi dès 2004. » En Algérie, ajoute Saïd Karamani, « j’étais conseiller pédagogique en charge de la formation des instituteurs à l’Institut de technologie de l’éducation. J’ai aussi beaucoup milité dans le mouvement sportif algérien. J’ai participé à la mise en place de sections féminines de basket, de natation et d’athlétisme. » Œuvrer pour les autres, transmettre, M. Karamani en parle comme d’une nécessité, d’un élan naturel dans le droit fil d’une vie fortifiée par une mère Courage. « Elle m’a élevé dans le dénuement le plus total, raconte-t-il. Je m’abreuvais de ses valeurs, c’était ma seule richesse. »


Une autre icône a éclairé ses pas. Un jeune homme, de quelques années son aîné, tombé sous les balles des soldats français. « C’était des hommes qui défendaient de vraies valeurs. Ils ont secoué un joug terrible. » Comme tout Kabyle de sa génération, Saïd Karamani a traversé trois guerres. Après l’héroïque lutte pour l’indépendance, la « guerre civile » des années 80, et « la décennie noire » du terrorisme islamiste. « La barbarie ne tient pas à une ethnie ou à une couleur de peau, mais à l’homme. » Elle sera pour lui « une leçon de vie ». « On devient généreux, tolérant, compréhensif.» Il rappelle à cet égard avoir fréquenté l’école coloniale « dans la même classe que des Français, des juifs ».


La France, Saïd Karamani la visitera à plusieurs reprises. Notamment en 1966 où il part à la découverte des bidonvilles de Nanterre, « pour voir de mes propres yeux ce qu’était la vie d’immigré ». Il en gardera une profonde compassion pour ces exilés économiques qui vieillissent aujourd’hui, relégués dans des foyers, où ils n’ont même pas statut de locataires. Les Chibanis. Pour appuyer leur cause, il participe à la Quinzaine solidaire et antiraciste à Saint-Denis. Ailleurs, il anime une soirée de projection auprès d’enfants de Harkis, auxquels il déclare : « La souffrance est en vous comme elle est en nous, et chez les Pieds noirs. »


Pour ce travail de mémoire qui lui tient à cœur, il est au nombre des « Amis de Max Marchand » et des cinq autres inspecteurs de l’Éducation nationale, exécutés en mars 1962 à Alger par l’OAS. Il s’implique aussi dans le « Forum France Algérie » pour « militer au rapprochement des deux sociétés ». « L’essentiel pour moi, c’est de semer, donner à réfléchir », souligne cet infatigable militant des droits humains.

Marylène Lenfant


Réactions

Très touchée par cet article ! Je reconnais bien là ses valeurs ! à 800 km vers le sud de la France, près de Marseille, je suis engagée dans la même trajectoire que toi et même si l'âge de la retraite est là … elle sera encore un peu reléguée pour continuer à aller à la rencontre de ceux qui en ont besoin car ''celui qui ouvre une école ferme une prison '' disait Hugo .
Bonjour, J'ai été surprise d'avoir vu votre photo et enchantée de vous revoir Mr Karamani votre article est intéressant et enrichissant bravo pour tout le travail que vous accomplissez. J'espère que vous m'avez reconnu " djouhar" j'étais au CEM hamoutène de TIZI vous étiez mon professeur de sport de handball. Bonne continuation et mes amitiées. Djouhar Chebili