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Femmes à la rue
/ Quand elles refusent toute main tendue

Pourquoi certaines personnes sans abri refusent-elles toute aide ou hébergement ? Et peut-on les y obliger ? C’est ce que la Maison de la solidarité s’est efforcée d’expliquer à des habitants indignés par la présence d’une femme au bas de leurs immeubles.
En janvier 2017, Bernadetta, une Polonaise de 49 ans est décédée sur un banc en pleine ville, dans le square Robespierre.
En janvier 2017, Bernadetta, une Polonaise de 49 ans est décédée sur un banc en pleine ville, dans le square Robespierre.

La consigne est notée en évidence dans son dépliant de présentation : « Si vous rencontrez une personne sans abri en difficulté, contactez (1) la Maison municipale de la solidarité. »

Cette structure pour les personnes en grande difficulté est ainsi régulièrement alertée. « Il y en a en effet qui sont très bien cachées, et qu’on ne voit pas », relève Sabrina Ben Karich, la responsable adjointe, qui se rend ainsi sur place à chaque signalement. Au cours des dernières semaines pourtant, elle a été interpellée à plusieurs reprises par des habitants d’une cité du centre-ville indignés par le cas d’une femme installée au bas de leur immeuble. L’arrivée du froid leur faisant craindre qu’elle n’y laisse la vie. Et dans ces appels, Sabrina Ben Karich a surtout perçu reproches et incompréhension comme cela lui arrive de temps en temps, quand elle s’entend dire plus ou moins ouvertement « vous ne faites pas votre travail ». « “Il ne se passe rien”, nous dit-on. Oui rien de visible. » Car cette quinquagénaire originaire d’Europe de l’Est, échouée dans la cité, Sabrina la connaît bien pour avoir tenté maintes approches depuis des mois, et veiller sur elle malgré tout.

« Elle continue à prendre soin d’elle et est déjà venue laver son linge [à la Maison de la solidarité]. C’est un début, mais on ne réglera pas le problème en quelques semaines. Quand je viens proposer mon aide à une personne en difficulté, elle est libre d’accepter ou non. » 


Tragique errance

Si chaque cas est unique, celui-ci n’est pas sans rappeler la tragique errance de Bernadetta. En janvier 2017, cette Polonaise de 49 ans, elle aussi rétive à toute main tendue, est décédée sur un banc en pleine ville, dans le square Robespierre. Elle s’y était installée trois mois plus tôt après avoir déserté « les centres d’hébergements où on l’avait placée. On avait fait tout un travail avec les partenaires du territoire (Amicale du Nid, Samu social, Médiateurs de nuit…) ». Rien n’y a fait. « Ça a été un vrai drame pour nous. », se souvient Sabrina.

Comme le décrit avec elle Olivier Kotor, psychologue à la Maison de la solidarité, « on relève trois étapes dans l’errance. Il y a le primo-arrivant avec lequel on va pouvoir travailler plus vite, parce qu’il a encore un capital, économique, social, de santé, qu’il peut mobiliser. Quand il a tout épuisé, il est dans une nouvelle étape de désocialisation, mais ne se reconnaît pas dans ses pairs SDF. Enfin, il y a l’acceptation. C’est avec ce public-là qu’on a le plus de mal. » « Quand, ils se fragilisent, reprend Olivier Kotor, la base s’effondre et tout le reste suit. »

L’enquête Samenta (2), après d’autres, l’avait encore mis en évidence en 2009 en Île-de-France : parmi les personnes vivant à la rue depuis plus d’un an, « près d’une sur deux présente un trouble psychiatrique sévère, et un quart un trouble psychotique ». « Sont-elles dehors à cause de ces troubles ou est-ce l’expérience de la rue qui fait qu’elles décompensent » et perdent ainsi pied ? Olivier Kotor s’interroge, mais observe la persistance d’un instinct de protection qui incite les hommes à « rentrer dans un groupe », et les femmes à s’installer dans l’espace public. Les parkings et autres lieux dissimulés les exposant bien davantage aux risques de viols et autres agressions. Mais en se plaçant sous la protection du regard d’autrui, elle l’indispose, analyse le psychologue. « Pour les gens, ça devient intolérable. Mais je ne leur en veux pas de réagir comme ça. »
 

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 « Les gens doivent être acteurs de leur changement. »

Sabrina Ben Karich rappelle le cas d’un homme que les Dionysiens avaient vu déambuler pendant des années avec des caddies remplis d’un misérable bric-à-brac. « Il avait un logement, mais on ne pouvait pas l’obliger à rentrer chez lui. Nous aussi ça ne nous plaît pas de voir des gens à la rue. Mais l’errance n’est plus un délit depuis 1994. » Et si les femmes bénéficient plus souvent d’une mise à l’abri, les y contraindre se soldera, comme pour les hommes, par un échec, voire un suicide, rapportent nos interlocuteurs. « Les gens doivent être acteurs de leur changement. »

D’après Interlogement 93, l’association départementale en charge de l’hébergement d’urgence et gestionnaire du 115, 16 446 personnes ont composé ce numéro pour une mise à l’abri en 2017 en Seine-Saint-Denis. Elles seraient au moins 200 par jour à n’en rien obtenir. Et 80% des personnes à la rue auraient renoncé à solliciter ses services.

Marylène Lenfant

(1) Tél. : 01 49 71 50 10 en journée. En soirée, appeler le 115.

  1. Rapport sur la santé mentale et les addictions chez les personnes sans logement personnel d’Île-de-France.

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