En ville

Prostitution des mineures : une problématique majeure

Une prostituée sur quatre a moins de 18 ans. Le phénomène, observé depuis cinq ans, a fait l’objet de deux études à l’initiative de l’Observatoire des violences envers les femmes du conseil départemental de Seine-Saint-Denis. La présentation en a été faite mardi 12 novembre dernier à Bobigny.
15,6 c’est l’âge moyen des adolescentes prostituées signalées, entre 2016 et 2019 au Parquet des mineurs de Bobigny. Les plus jeunes n’avaient pas plus de 13 ans.  © Mathieu Mainpin
15,6 c’est l’âge moyen des adolescentes prostituées signalées, entre 2016 et 2019 au Parquet des mineurs de Bobigny. Les plus jeunes n’avaient pas plus de 13 ans. © Mathieu Mainpin

Tous les professionnels travaillant de près ou de loin à leur contact s’en alertent : la prostitution des mineures a fortement augmenté ces dernières années. C’est aussi ce qu’observe depuis 2014 l’Office central pour la répression de la traite des humains (OCRTEH), en notant la conversion au proxénétisme d’un certain nombre de dealers des cités, qui racolent au moyen d’Internet.

LIRE AUSSI : La pension de famille Rosa-Parks de l'Amicale du Nid inaugurée

Sur les quelque 40 000 prostituées exerçant en France, la proportion des moins de 18 ans pourrait ainsi excéder les 20%. Faute de statistique publique sur le sujet, « l’estimation qui paraît la plus fiable à ce jour est celle de d’EPACT International (une ONG) : entre 6000 et 10 000 mineur-e-s seraient prostitué-e-s sur le territoire national, en majorité des jeunes filles entre 13 et 16 ans », signale l’Observatoire des violences envers les femmes du conseil départemental de Seine-Saint-Denis. Lui-même en panne de chiffres dans ce département, l’Observatoire n’en livre pas moins des informations édifiantes au travers de deux études portant sur un total de 60 cas.

Effectuée l’une avec le Tribunal de Grande instance de Bobigny, et l’autre avec la Cellule de recueil des informations préoccupantes (CRIPS) rattachée au Conseil départemental, ces études étaient présentées lors des 15e Rencontres Femmes du Monde en Seine-Saint-Denis.

LIRE AUSSI : Les réalités multiples de la prostitution
 

« Elles vont parler d’escorting »

C’était le mardi 12 novembre à Bobigny, avec la participation de l’Amicale du Nid. Voilà soixante-treize ans que cette association travaille auprès des prostituées, qu’elle les accueille et les accompagne tout en bataillant contre cette « culture du viol » où l’on persiste à parler de « plus vieux métier du monde », comme s’en indigne Geneviève Duché, ancienne présidente de l’Amicale. Constat préalable confirmé par ces études, la plupart des prostituées ont été depuis leur plus jeune âge « constamment baignées dans un climat de violences », physiques, sexuelles, psychologiques.

À commencer par celles subies par leur mère. Surtout, la plupart ont subi de la part d’un père ou beau-père des violences sexuelles qui même dénoncées sont souvent restées impunies. « Ce manque de suites judiciaires aux plaintes déposées par les mineur-e-s victimes crée une rupture de confiance envers les autorités. » Comme le raconte Claire Grangeaud coordinatrice du service prévention, formation et recherche action à l’Amicale du Nid, ces adolescentes « ne se voient pas comme des prostituées. Elles vont parler d’escorting. Ou dire “je michetonne, j’ai trouvé un pigeon, je lui prends son fric”. Quand on pense qu’on ne vaut pas grand-chose, il peut être valorisant de se dire mon corps vaut quelque chose ». Y compris au risque de se prendre des coups.

LIRE AUSSI : Banalisation inquiétante de la prostitution
 

« Parcours fragilisant »

« Pour nous, une claque c’est de la violence, pas pour elles. Sauf à partir du moment, où il y a du sang. » Dans ce « parcours fragilisant » qui abîme l’estime de soi, ajoute Mme Grangeaud, « il y a eu souvent la stigmatisation du père : “Toi, ma fille tu finiras sur le trottoir.” Et si en plus, par les rumeurs des réseaux sociaux, on a cette réputation de pute dans son établissement scolaire… »

Quant au passage à l’acte, il survient souvent lors d’une fugue. « Elles vont vers une gare, un parc, là où il y a du monde. Ce qu’ont bien compris proxénètes et clients, qui vont proposer de les aider, par des vêtements, un repas chaud… » Dans l’ensemble des cas rapportés, est décrit un système d’emprise, comparable aux situations de violences conjugales, de la part du proxénète qui souvent n’a guère plus de 25 ans. Pour les jeunes filles, c’est le lover boy. Le petit copain, certes violent, mais qui lui a promis de ne jamais l’abandonner.

« Alors, quand on ne sait pas trop quoi faire de sa vie… Comme nous, les femmes on nous a toujours dit de mettre en avant notre corps, d’être objet du désir de l’homme, reprend Claire Grangeaud, ça peut être ça, la perspective et elles y vont jusqu’au bout. » Ce tableau de l’exploitation des corps, qui sont aussi ceux de jeunes garçons, dans 5 à 6% des cas étudiés, a ceci de nouveau que la rencontre avec le milieu de la prostitution se fait aussi par Internet, avec des photos sexy postées sur Instagram ou Snapchat sans bien en mesurer les conséquences.
 

Troubles du sommeil, anorexie

Quant à les aider à s’en sortir… « Elles vont donner l’impression qu’elles vont bien, qu’elles “gèrent”, que c’est de l’argent facile. Mais elles ne l’économisent pas. Parce que c’est de l’argent sale, elles le flambent », rapporte encore Claire Grangeaud. Comme elle l’explique en particulier aux éducatrices des foyers de l’ASE (Aide sociale à l’enfance) pour les aider à ouvrir l’œil, ce sont des adolescentes qui portent des blessures, des scarifications, qui souffrent de troubles du sommeil et surtout d’anorexie, outre bien sûr des affections gynécologiques. Lingerie, préservatifs, cartes de clubs réservés aux adultes, couteau ou lacrymo pour se protéger au cas où, au moins deux téléphones portables dont un non géolocalisable pour le contact avec le proxénète….

LIRE AUSSI : Ces filles traitées comme des chiens

Les signaux d’alerte ne manquent pas. Mais « vouloir lui faire avouer, c’est la rendre responsable », alors qu’elle est en danger. Avérés ou pressentis, les faits et risques de prostitution ont fait l’objet de 55 signalements auprès du CRIPS, dont 56 % de la part de l’Éducation nationale. De son côté, le parquet des mineurs a été saisi depuis 2016 de 82 cas, à 36 % par les services de police et 24,4% par l’aide sociale à l’enfance.

Avec loi du 4 mars 2002 qui interdit la prostitution des mineurs, le client encourt jusqu’à 7 ans de prison et 100 000 euros d’amende. Pour les proxénètes, les peines peuvent atteindre 15 ans et 3 millions d’euros. L’exploitation d’un adolescent de moins de 15 ans étant assimilée à un crime.

Marylène Lenfant

Réactions

Réagissez à l'article

(ex. : votre.nom@fournisseur-internet.com) Cette adresse ne sera pas publiée sur le site.
Merci de prendre connaissance de la charte des commentaires ci-dessous.

Principes de modération

Les commentaires postés sur lejsd.com sont modérés avant publication par l’équipe éditoriale.
Les commentaires sont ouverts les quatre semaines suivant la mise en ligne des contenus.
Les messages sont publiés dans leur intégralité ou supprimés s’ils sont jugés non conformes à la charte.
L’internaute est responsable des commentaires qu’il poste. L’équipe du JSD se réserve le droit de retirer tout commentaire si elle l’estime nécessaire pour la bonne tenue des échanges.
La modération dans l’immédiat a lieu du lundi au vendredi, en horaires de jour.
Lorsqu’un internaute poste plusieurs fois le même commentaire, l’équipe du JSD n’en publie qu’une version.

Pseudonymes

Il n'est pas autorisé de choisir comme pseudonyme le nom d'une autre personne physique ou morale (entreprise, institution, etc.) ou d'utiliser un nom similaire à celui d'un autre internaute dans le but de créer une confusion.
Les noms contenant des allusions racistes, sexistes ou xénophobes sont proscrits.
Si un internaute utilise plusieurs pseudonymes pour commenter, le JSD se réserve le droit de supprimer ces comptes, sans préavis.

Contenus illicites et prohibés

Le contenu des commentaires ne doit pas contrevenir aux lois et réglementations en vigueur. Le JSD supprimera tout commentaire contrevenant à la loi, ainsi que tout commentaire hors-sujet, répété plusieurs fois ou grossier.
Sont notamment illicites les propos racistes, antisémites, sexistes, homophobes, discriminatoires, diffamatoires ou injurieux, incitant à la violence (y compris les appels à la restauration de la peine de mort) ou à la haine raciale, niant les crimes contre l’humanité et les génocides reconnus, faisant l’apologie des crimes de guerre et du terrorisme ; justifiant des actes violents et des attentats.
Sont également proscrits : les propos de nature pornographiques, pédophile ou délibérément choquants ; les atteintes à la présomption d’innocence, l’usurpation d’identité, l’incitation à la commission de crimes ou de délits, l’appel au meurtre et l’incitation au suicide et la promotion d’une organisation reconnue comme sectaire…
Il est également interdit de divulguer des informations sur la vie privée d'une personne, de reproduire des échanges privés et d’utiliser des œuvres protégées par les droits d'auteur (textes, photos, vidéos...).
Actuellement la publicité est interdite sur lejsd.com Les liens promotionnels sont proscrits mais la publication d’un lien vers un site commercial en lien direct avec le sujet dont il est question dans le programme ou le fil de commentaires peut être tolérée, si elle apporte un complément d’information utile à l’internaute.
Le JSD se réserve le droit de supprimer tout commentaire contenant des propos agressifs visant des personnes, notamment les autres commentateurs.
La suppression d’un commentaire entraîne celle des réponses qui lui ont été faites.
Pour contester une modération, merci d’écrire à info@lejsd.com.

CAPTCHA
Ce champ nous permet de vérifier que vous n'êtes pas un robot spammeur