En ville

Pleyel en quête d’identité

À l’occasion d’un dîner de rue organisé chaque année par l’association Le fond du champ du bois, les convives, habitants des environs, ont fait part de leurs sentiments à propos du quartier.

Situé aux confins de la gare de Saint-Denis, de l’A86 et du centre de Saint-Ouen, le quartier Pleyel est une zone « tampon » en pleine mutation. Ces quinze dernières années, de nombreux sièges d’entreprises s’y sont installés, en contrebas de l’inévitable et imposante tour Pleyel qui domine le secteur. Plus récemment, quelques 450 logements en accession à la propriété, ont poussé comme des champignons après la pluie, attirant une nouvelle classe moyenne. Alors que 500 nouvelles habitations, dont 20 % de logements sociaux, seront livrées à l’horizon 2009, devançant la future Cité européenne du cinéma, projet de 6,5 hectares proposé par le réalisateur-producteur Luc Besson.
Mais en dépit de ces chiffres prometteurs et d’une vie économique grouillante, le quartier manque d’âme. Les commerces se comptent sur les doigts de la main. Tandis que les services publics font terriblement défaut : le bureau de Poste le plus proche est situé… rue de la République, en plein centre-ville. Réclamé par les habitants depuis plusieurs années, son projet d’implantation à proximité peine à accoucher.
À seulement quelques encablures de là, la villa Anatole-France et l’impasse Jules-Daunay, ruelles occupées par deux rangées de pavillons préservées du tintamarre des grands axes, semblent avoir échouées ici par erreur. Le contraste d’avec le boulevard Anatole-France est saisissant. Dans ces petites rues, gaieté et convivialité sont de rigueur. Plus encore en ce samedi 6 septembre où pour la quinzième année consécutive l’association Le fond du champ du bois organise un repas festif – un pot au feu – réunissant les habitants du quartier.
Au four et au moulin, Aurore Meilhac, présidente de l’association, s’affaire entre la cuisine et la tablée. Elle regrette l’absence ce soir des nouveaux habitants. « Ils se désintéressent du quartier, vivent parmi nous, mais ne se mélangent pas. » Hélène habite l’impasse Jules-Daunay depuis vingt-cinq ans. Et fait partie des fidèles de ces agapes dont elle salue l’initiative. « Un repas de quartier, c’est l’idéal pour se rencontrer et nouer les liens. La relation de voisinage est dans l’ensemble très agréable. En cas de coup dur, je sais sur qui je peux compter. Tout le monde ne peut pas en dire autant. »
Assis en face, Elise et Frédéric, quant à eux, apprennent à faire connaissance. Débarqués il y a trois mois dans ce petit bout de paradis, ils sont quelque peu intimidés, mais se disent ravis d’avoir quitté leur 17e à Paris. « On se sent entre la ville et la campagne, c’est très agréable », affirme Frédéric. Qui a tout de même tôt fait de remarquer l’absence significative « de boulangeries ou de boucheries, bref de vie sur le boulevard Anatole-France. Pour faire nos courses, nous sommes contraints d’aller à Saint-Ouen, où tout est plus animé ». Elise, elle, peste contre la distance à accomplir : « Pour aller au supermarché, je dois prendre le bus puis marcher, je perds un temps fou. À Saint-Denis, les premiers commerces ne se trouvent qu’à la Porte de Paris. »
Hélène, derechef, abonde dans le même sens. « On réclame une Poste depuis des années. C’est soi-disant à l’ordre du jour, mais on ne voit rien venir. Pour chercher ne serait-ce qu’un colis, je suis obligée de prendre le métro ou ma voiture. »
Invité aussi à la fête, Sam Berrandou, maire adjoint aux politiques publiques de prévention et en charge du secteur, met en avant les changements qui se font jour dans ce quartier « atypique ». « Le problème des services publics se posent de manière prégnante à Pleyel, mais les choses devraient bientôt se décanter. Le terrain qui accueillera une Poste et d’autres équipements publics est désormais à disposition. Toutes ces structures devraient sortir de terre d’ici trois ou quatre ans », détaille l’élu. Sam Berrandou ne manque pas, au passage, de louer l’idée du repas de quartier qui exerce une influence favorable sur le « vivre ensemble ».
Autre Parisien à avoir élu domicile villa Anatole-France, Pierre-Yves, la trentaine, a été séduit par le prix du mètre carré. Un choix qu’il ne regrette pour rien au monde. « Ce quartier est en plein boom, on restaure le vétuste par du neuf et de plus en plus de gens viennent s’y établir. Tout cela est hyper positif. » Le manque de commerces de proximité, il s’en soucie comme d’une guigne. Car c’est pour lui « un avantage d’être à l’écart de la foule et du tumulte. »
Annick souligne la convivialité du lieu, mais reste partagée. « C’est une chance d’habiter dans ces ruelle,s mais la vie est difficile dès qu’on sort de nos “villages”, déplore-t-elle. Pleyel est coupé du monde. Il n’est pas normal de profiter davantage des agréments de Saint-Ouen que de ceux de Saint-Denis. Nous sommes de fait dionysiens, mais cette prise en compte est purement administrative ». Aussi met-elle sur le compte du manque d’animation la délinquance « qui pollue une partie du quartier ».
« N’étaient ces petites rues pleine de chaleur, le quartier aurait tout du no man’s land, fait constater François au moment d’entamer le dessert, une appétissante tarte au chocolat. L’identité Pleyel, si ancrée il y a vingt ans grâce à la présence de ses usines, a aujourd’hui disparu. Cette prédominance de bureaux est rédhibitoire, elle empêche le lien social et ôte tout caractère de vie. Si le contraste est saisissant entre les impasses et le boulevard contigu, il en est tout autant entre les bureaux rutilants et la voirie en piteux état. J’aimerais aussi voir plus de culture, un café philo, une librairie, être entouré d’espaces verts… Les seuls à donner de la vie à cet endroit sont les jeunes qui gravitent autour du métro, c’est triste. » Et de poser cette question épineuse : « Ne faudrait-il pas à terme que ce quartier intègre Saint-Ouen ? Un projet peut-être insoluble, mais qui mérite qu’on s’y penche. »
Grégoire Remund

éclairage

Repère
Un quartier où la population augmente

À défaut de disposer des derniers chiffres du recensement non encore disponibles, certaines tendances concernant le secteur Pleyel ont été constatées par le service des études locales de la Ville que nous avons interrogé :
Démographie en hausse. Alors que la population de la ville diminuait entre les recensements de 1990 et 1999, celle de Pleyel augmentait : elle passait de 3164 personnes en 1990 à 3416 personnes en 1999. Cette progression se poursuit, avec une estimation aujourd’hui d’environ 4500 habitants dans le quartier. Elle est bien sûr liée à l’augmentation du nombre de logements dans la période (+19%), mais également à la diminution du pourcentage de logements vacants, constatée d’ailleurs sur toute la ville. D’autres programmes de logements sont attendus, ce qui va conforter le dynamisme démographique du quartier.
Diversité du parc logement. La diversité du parc de logements du quartier est très importante, avec une part croissante de logements récents, mais également avec des logements anciens, parfois de mauvaise qualité. En 1999, il y avait encore 13% des logements du quartier sans WC à l’intérieur, contre 6,6% pour l’ensemble de la ville. 40% des ménages habitent dans le quartier depuis moins de deux ans, ils n’étaient que 34% dans ce cas en 1999. Cette évolution n’empêche pas la présence de ménages installés de longue date : 20% sont là depuis plus de dix ans.
Des ressources hétérogènes. La population connaît une forte hétérogénéité des ressources : en 2002, l’indice interdécile (différence entre les 10% des ménages fiscaux les plus pauvres et les 10% les plus riches) atteint 10,1, contre 8,8 pour l’ensemble de la ville.