En ville

Peintures au plomb, enfants en danger

Les familles occupant ces locaux insalubres s’inquiètent. Le saturnisme peut produire des effets irréversibles menaçant le bon déroulement du développement des petits. Les premiers relogements, en urgence, ont eu lieu, d’autres doivent suivre, et le bâtiment le plus dangereux sera muré.

Parmi la quarantaine de familles africaines demeurant au 76, rue Gabriel-Péri, Karanogoma et Kassimi ne sont pas les plus mal lotis. Ils n’y vivent pas comme d’autres dans un cellier sans fenêtre, mais dans un logement de près de 15 m2, qu’ils partagent « parfois » avec des rats. « On ne peut rien laisser par terre », disent-ils en désignant les vivres amassés sur le réfrigérateur. Depuis sept ans qu’ils sont arrivés dans ce taudis, sans eau, aux murs suintants, une petite fille leur est née, aujourd’hui âgée de 6 ans. « Ça fait quatre ans que je sais qu’elle est intoxiquée au plomb. Et elle a de l’asthme », raconte Karanogoma.
Son ancienne voisine, Zeguela, est venue lui rendre visite depuis Franc-Moisin où elle a été relogée voici deux ans. C’était à cause de son nouveau-né, affecté d’une malformation cardiaque, dont il est toujours soigné à l’hôpital. Karanogoma avait accouché presque en même temps. « L’enfant est décédé à l’âge de 7 mois, dit-elle. Il était toujours enrhumé. » Voici cinq mois, un autre bébé est né chez ce couple d’Ivoiriens, qui s’impatientent maintenant en apercevant le bout du tunnel. Comme sept autres familles, ils devraient bientôt quitter le squat pour un environnement plus sain.
Des solutions d’hébergement ont dû en effet être trouvées par la préfecture, la ville de Saint-Denis et Plaine commune pour éloigner les enfants repérés par la DDASS (Direction départementale de l’action sanitaire et sociale) lors d’un dépistage du saturnisme infantile effectué l’été dernier. Cet empoisonnement au plomb, composant des peintures utilisées jusqu’en 1948, affectant surtout les enfants dans leur développement psychomoteur.
Un peu plus grands, les logements de l’immeuble côté rue, avec leur cuisine séparée, pourraient paraître un tantinet plus confortables. Mais l’escalier qui les dessert est exposé aux gravats qui ont commencé à chuter, à cause des pluies infiltrées aux 3e et 4e, deux étages condamnés depuis un incendie en janvier 2004. Et là comme partout dans le squat, les parents s’inquiètent des peintures écaillées que les enfants portent à leur bouche. Comme Hatoumata. « Mes deux enfants sont atteints. Et ça s’est aggravé depuis 2007. La dame qui les suit à la PMI m’a dit qu’au fur et à mesure, ça va devenir irréversible, parce qu’il peut y avoir des conséquences sur le cerveau. Ça m’a fait vraiment peur. Mais je n’ai pas les moyens de quitter le 76 pour aller dans le privé. »

« Mais la peinture au plomb, il y en a partout »

Comme tous les parents, Hatoumata a pris soin de poser sur les vieilles peintures du papier peint, que l’humidité finit par décoller. « Mais la peinture au plomb ici, il y en a partout, même dans la cour ! » Si 17 enfants sont concernés par les prochains relogements sur les 44 recensés, « ils sont ici plus de 90 % à être atteints de saturnisme à des taux divers », déplorent Vassandou Cissé et Sekou Samassi, les délégués des familles. De nombreux parents font aussi état chez leurs enfants de symptômes allergiques — œdèmes, démangeaisons, larmoiements, etc. – non identifiés, qu’ils attribuent au saturnisme, un mal aux signes mal définis, fatigue, maux de ventre… « On est tous là depuis 2000 ou 2001. Depuis 2004, on a essayé de travailler à des solutions avec la Ville et Plaine commune », reprennent les délégués, aujourd’hui rassurés de la reprise de cette concertation, après plus d’un an.
C’était le 23 octobre. Dans la cour du squat où elle était accompagnée de plusieurs professionnels de la Ville et de Plaine commune, Fabienne Soûlas, maire-adjointe en charge des solidarités et du développement social, admettait un défaut de communication. À tel point que l’annonce des hébergements en urgence avait été interprétée comme une évacuation imminente. Trois sont intervenus ces jours-ci, dont un à Corbeil dans l’Essonne, et les deux autres dans une résidence sociale à Bobigny, avec une prise en charge de la Ville et de l’État. Un autre est prévu en janvier à Romainville dans un logement social du contingent préfectoral. Pour les trois familles sans titre de séjour, un hébergement en hôtel est envisagé. Et leur demande de régularisation sera appuyée par la Ville, promet Fabienne Soulas. Le bâtiment le plus dangereux sera muré après « redéploiement » sur les autres immeubles du squat des neuf familles qui l’occupent. D’autres travaux palliatifs, pris en charge par l’État, porteront sur l’antique installation électrique, et sur une protection contre la peinture au plomb. Une MOUS (maîtrise d’œuvre urbaine et sociale) sera constituée. « Elle va faire le point avec chaque famille en vue des processus de relogements à enclencher », et donnera lieu à un comité de pilotage associant les habitants. Un travail de longue haleine sur lequel ils espèrent « un minimum de garanties ». « On a toujours essayé de s’intégrer au mieux, ont-ils plaidé. On est des familles sans problème. »
Marylène Lenfant

Éclairage
Vingt ans d'insalubrité

Situé entre la rue Gabriel-Péri et l’îlot Cygne, les 13 bâtiments accolés autour d’une cour est connus pour leur état de délabrement depuis une vingtaine d’années. En 1985, première interdiction à l’habitation. Deux périls sont prononcés en 2003. Et en 2004, deux arrêtés frappent le bâtiment côté rue, après un incendie. Pour remédier à cet îlot d’insalubrité, dangereux pour ses occupants, une réhabilitation est envisagée par la ville et Plaine commune, qui y ont ainsi acquis quelques lots. Mais la collectivité se heurte aux prétentions financières du propriétaire principal — à 80 % — Gérard Sfez. Poursuivi par le Trésor public pour non paiement de taxes sur ses propriétés dionysiennes, dont une dette de 126 000 euros au 76, rue Péri, M. Sfez détient aussi en grande partie un immeuble interdit à l’habitation, au 103-105, rue Péri. Aujourd’hui, la Ville et Plaine Commune explorent les voies légales pour obtenir contre lui une saisie immobilière. Outre les deux commerces sur rue, appartenant à d’autres propriétaires, les immeubles se composent de 28 logements, et de dépendances sur cour. Un total de 44 logis a été aménagé là depuis huit ans. Ils abritaient avant le début des relogements 127 personnes, dont un tiers d’enfants.
M.L.

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