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/ Offre de soins en souffrance

Avec des professionnels de santé de plus en plus âgés, et des difficultés pour attirer des jeunes docteurs, se soigner sur le territoire de Saint-Denis est devenu malaisé.
60% des médecins généralistes exerçant à Saint-Denis ont plus de 55 ans.
60% des médecins généralistes exerçant à Saint-Denis ont plus de 55 ans.

Cela fait quinze ans que Véronique Picard habite Saint-Denis. Pourtant, quand elle est tombée enceinte il y a deux ans et demi, elle a dû être prise en charge par un gynécologue du nord de Paris car tous les praticiens de Saint-Denis étaient surbookés. Maman depuis décembre 2016, son enfant n’est pas suivi par un pédiatre, car il n’y en a pas de disponible dans son quartier, à moins de 10 minutes à pied de la mairie. La situation de cette Dionysienne n’est pas isolée.  

Dans son immeuble, deux autres femmes ont été prises en charge à Paris, faute de gynécologues disponibles à Saint-Denis. Ici, des cas comme ceux-là sont monnaie courante. En mars 2018, la ville a été classée comme « Zone d’intervention prioritaire », par l’Agence régionale de santé, c’est-à-dire une zone où l’accès aux soins médicaux est difficile. En Île-de-France, 37% des habitants vivent dans ce qui peut être considéré comme un désert médical. Les Dionysiens en font partie.

Se grouper contre la diversification

Comment expliquer cette situation ? « S’il y a un déficit de médecins à Saint-Denis, c’est entre autres parce que les professionnels de santé sont une population âgée sur le territoire: il y a eu beaucoup de départs à la retraite ces dernières années, et beaucoup de départs sont à envisager dans un futur proche », constate Elisabeth Belin, maire adjointe à la santé. Le vieillissement de la population des professionnels de santé annonce en effet une situation catastrophique dans les 5 ou 10 prochaines années.

Selon des données de 2016 de la CPAM, 60 % des médecins généralistes exerçant à Saint-Denis ont plus de 55 ans. Et c’est encore pire du côté des ophtalmologues : 67 % d’entre eux ont plus de 55 ans. D’ici 10 ans, près des deux tiers des médecins dionysiens pourraient donc partir à la retraite. Des chiffres qui viennent noircir un paysage déjà très sombre. Entre 2005 et 2017, la baisse du nombre de professionnels de santé libéraux sur le territoire est flagrante. Les médecins généralistes sont passés de 8,4 à 5,6 médecins pour 10000 habitants, soit une baisse de 33%, selon les chiffres de la CPAM. Pour les kinésithérapeutes, la densité a également baissé, de 4,1 à 2,8 pour 10 000 habitants. Seuls les infirmiers ont vu leur présence renforcée. 
 

 

Un défaut d’attractivité

La situation n’est cependant pas sans espoir. Les centres de santé – des groupements de médecins salariés, et non libéraux – viennent amender cette baisse quasi générale. Le cas des dentistes est particulièrement marquant. Grâce aux centres municipaux de santé et aux centres dentaires, leur densité sur le territoire a augmenté de plus de 50% en 12 ans. Une bonne nouvelle qui montre que le mouvement de désertification du territoire peut être enrayé. Forte de ce constat, la mairie a décidé de s’organiser : « On n’a pas baissé la garde : cette année, on va augmenter l’offre en médecine générale. On va recruter, tout au long de2018 et2019, 3,5 équivalents temps plein pour nos centres municipaux de santé », annonce Élisabeth Belin (lire ci-contre). Saint-Denis dispose de quatre centres municipaux de santé (CMS), où les médecins sont salariés par la Ville. Il existe également un centre de santé associatif et un centre de santé mutualiste.

Le CMS Barbusse reçoit 6000 patients par an, pour un peu plus de 20000 consultations, de médecine généraliste, dentaire, infirmerie, « plus quelques consultations psychiatriques et une diététicienne », résume Jean-Marc Robinet, son directeur. Il y a « très peu d’attente en règle générale. 2-3 jours, plus des consultations sans rendez-vous pour les urgences », explique-t-il, même s’il reconnaît que Saint-Denis est un territoire où il manque des professionnels de santé dans certaines spécialités. « Au niveau des ophtalmologues, c’est très déficitaire, et c’est encore plus problématique avec les gynécologues : il n’y a pratiquement plus de gynécos libéraux installés à Saint-Denis. »

Surtout, lui aussi fait face à un problème de recrutement : un poste de dentiste est à pourvoir depuis un an au CMS Barbusse. Cette situation est le signe que Saint-Denis a un défaut d’attractivité. Si le centre-ville est plutôt bien pourvu en médecins, certains quartiers sont dans des situations particulièrement précaires. Le docteur Chaloum Benhamou est le dernier médecin généraliste du quartier Pleyel. Il a 69 ans. « Ma retraite est programmée, je comptais partir d’ici la fin de l’année. Mais je cherche un remplaçant depuis quatre mois, sans succès pour l’instant », commente-t-il. Mais pour lui, pas question de laisser ses patients sans solution : « Je vais peut-être rester à mi-temps, en attendant que la population retrouve un médecin. C’est la moindre des choses. » Autre conséquence de la grande disparité entre les quartiers : certaines personnes n’arrivent plus à déclarer de médecins traitants, car beaucoup de docteurs ont atteint leur quota. Seulement 45,8 % des Dionysiens déclarent en avoir un, dont un tiers n’est pas de Saint-Denis.

Certains professionnels se désolent enfin d’une situation immobilière qui se dégrade. « J’ai un local inondé depuis plusieurs mois. J’ai demandé à la mairie d’être relogé, mais les seuls locaux qu’on m’a proposés avaient des loyers aussi chers qu’à La Défense alors qu’on soigne des patients en CMU [Couverture maladie universelle], s’emporte le docteur George Domingos. Ma solution de facilité serait de partir avec mes trois collaborateurs dans les communes qui me font des ponts d’or, qui me proposent des locaux gratuits ! Mais je reste par amour pour mes patients.» 

 


 

Liberté d’installation à revoir ?

« Une des raisons pour lesquelles c’est dur d’attirer des médecins dans nos banlieues, c’est que les populations y sont plus précaires, mais aussi plus difficiles à traiter, les problématiques sont médico-sociales, et plus lourdes [que dans certains quartiers plus riches] », confirme Elisabeth Belin, qui juge assez durement la décision de certains médecins de quitter les quartiers où les populations sont pauvres : « La liberté d’installation est à mettre en cause, car il n’y a aucune instance de régulation. On voit beaucoup de médecins dans le Midi de la France, et dans les centres dynamiques, des endroits où les gens ont de l’argent, et donc où les médecins peuvent faire des dépassements d’honoraires.»

La décision du gouvernement de mettre un terme au numerus clausus est donc saluée du côté de la mairie, car on espère que plus de médecins formés entraîneraient mécaniquement une arrivée de nouveaux venus sur le territoire de Saint-Denis. On approuve également la volonté du président de la République de créer des passerelles entre l’hôpital et la médecine de ville. « Cela va dans notre sens. Je regrette néanmoins qu’il n’ait pas pris conscience du rôle que pouvaient jouer les collectivités territoriales, déplore Élisabeth Belin. Je réaffirme que les villes peuvent intervenir sur les questions de la santé. Mais il faut qu’elles aient le moyen de le faire, et donc ne pas faire baisser le budget des villes. »

Arnaud Aubry

 

50 000€ pour s’installer

Pour faire face aux déserts médicaux, l’Assurance maladie a lancé en septembre 2017 une prime à l’installation, d’un montant de 50000€, versée au médecin en deux fois. Il s’agit d’un contrat tripartite entre l’Assurance maladie, l’Agence régionale de santé (ARS) et le médecin, d’une durée de cinq ans, non renouvelable. Celui-ci s’applique à un médecin qui s’installe pour la première fois, et qui s’engage à rester en poste au moins trois ans, sous peine de devoir en rembourser une partie. Ces aides de l’Assurance maladie sont disponibles pour tout nouveau praticien qui souhaiterait s’installer à Saint-Denis, puisque la Ville a été désignée par l’ARS Île-de-France en mars 2018 comme « Zone d’intervention prioritaire ».
 

Manque de docteurs

Des solutions pour juguler les départs Face à la baisse du nombre de professionnels de santé à Saint-Denis, dû en large partie au vieillissement de cette population, la mairie s’efforce d’attirer les jeunes médecins. « Les nouveaux docteurs ne veulent plus faire autant d’heures que leurs aînés et surtout ils veulent s’installer de façon groupée, croit savoir Elisabeth Belin, maire adjointe à santé. La responsabilité de la Ville est donc de les aider à se regrouper, pour qu’ils forment des maisons de santé pluri-professionnelles. »

C’est pourquoi devrait naître d’ici deux ans une nouvelle maison de santé dans le quartier Floréal (lire JSD 1183). La Ville a d’ores et déjà acheté le terrain, et un concours architectural a été lancé. Cette maison de santé devrait accueillir 4 médecins et 2 infirmières. La mairie prévoit aussi de renforcer son offre de soins dans les centres municipaux de santé – ces instituts où les médecins sont salariés par la Ville. Dans le détail : 1 poste de médecin a été créé en 2017 et 3,5 équivalents temps plein vont être créés pour les années 2018 et 2019. Idem du côté des infirmières : 2 postes supplémentaires avec compétence en pratiques avancées vont être créés.

L’objectif étant toujours de réussir à attirer de jeunes professionnels de santé pour le territoire. D’autres solutions complémentaires sont aussi développées par la mairie. Une convention ville-hôpital a été signée il y a un an, afin que les médecins spécialistes salariés par l’hôpital puissent donner des consultations dans les centres municipaux de santé. C’est déjà le cas pour des dermatologues et il y aura également des consultations d’ophtalmologues, dès janvier 2019.

AA.

Réactions

Le problème que vous abordez dans votre article est résumé par la position du Dr Domingos. Il indique qu'il n'y a pas de politique pour faciliter l'installation des médecins alors que les autres communes leur font un pont d'or. Vous avez le même constat chez les kinésithérapeutes... D'un côté on a une élu qui s'indigne mais ne propose rien de concret et de l'autre des professionnels de santé qui ont des loyers aussi élèves que dans des endroits plus aisés.
Et la docteure Poupard, gynéco, qui part en retraite en septembre 2019 et qui n'a personne pour prendre sa succession...Misère!

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