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Post-confinement, le nombre d’associations de quartier impliquées dans la distribution de nourriture pour les plus fragilisés par la crise a diminué. Sur le terrain, l’élan de solidarité est toujours palpable et les besoins alimentaires sont en hausse.
© Yann Mambert
© Yann Mambert

« Après le déconfinement, les gens étaient éreintés », insiste Wenceslas Balima, directeur de l’association culturelle Écho des sans mot implantée dans le quartier Delaunay-Belleville-Semard. La structure qui, à l’instar d’autres, s’est lancée dans la distribution de denrées alimentaires au plus fort de l’épidémie de Covid-19 en avril, a continué à le faire durant l’été. Avec les moyens humains en moins. Ce metteur en scène de formation le reconnaît, il reste peu d’associations et autres petites mains engagées sur le terrain aujourd’hui.

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« 99 % des associations ont lâché. C’est normal, certains n’ont pas imaginé la dimension du travail qu’impliquait la distribution alimentaire. C’est un boulot à plein temps avec toute une logistique : il faut des véhicules, de l’essence, des bénévoles, de l’argent… » L’association, qui a reçu 5 000 € de fonds d’urgence par l’ancienne municipalité, poursuit son travail avec des « partenaires », dont Dessine-moi Pleyel, qui a été pendant le confinement le point d’ancrage de plusieurs associations de quartier pour la fourniture de denrées alimentaires. Depuis avril, plus de 100 tonnes de colis de nourriture ont été dispatchées aux habitants, selon M. Balima.

Alors que plusieurs associations caritatives tirent la sonnette d’alarme depuis septembre sur la multiplication de poches de pauvreté en France, conséquence de la crise sanitaire, la structure dionysienne estime aujourd’hui à 1200 le nombre de familles à aider par semaine à Delaunay-Belleville-Semard. « Ça peut monter jusqu’à 1400, affirme Wenceslas Balima. On entre dans une configuration où on voit la vraie misère sociale. »

« Une précarité grandissante dans le 93 »

En Seine-Saint-Denis, les « difficultés sociales persistent » indique une étude de l’Insee parue en février 2020 (1). Le taux de pauvreté en 2017 était de 28 % sur ce territoire. Marko Baliwest a quitté Saint-Denis, sa ville natale, il y a quinze ans, et y est revenu début avril avec son camion et l’envie d’apporter son aide aux associations de quartier. Pour lui, il existe une « précarité grandissante dans le 93. La situation de certains foyers a empiré durant l’été ». L’ancien Dionysien donne l’exemple de villes limitrophes, comme Villetaneuse et Pierrefitte où il a fait plusieurs livraisons de fruits et légumes. Dans la commune, ce sont les quartiers Franc-Moisin et Cosmonautes qui sont fortement touchés, selon ce qu’il a pu constater. Celui qui a collaboré avec « une centaine d’associations », s’est peu à peu fait connaître par ses actions dans les quartiers nord-est de Saint-Denis.

« Au cours de mes distributions, j’ai pu rencontrer d’autres petites structures et les fournir en fruits et légumes. » Marko Baliwest joue de ses contacts à Rungis, où il se rendait « tous les matins » pour négocier avec ses fournisseurs, et de son ancienne expérience de gérant d’une société de transports et de déménagement. S’il a ralenti la cadence en août, en raison de la fatigue, il a effectué en septembre « une dizaine de grosses distributions ».

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Au quartier des Cosmonautes, la crise sanitaire a quelque part déclenché la naissance de l’Association Multi-Générationnelle (A.M.G) née en juin. Composée d’une dizaine de membres, de différentes générations, la structure qui insiste sur l’importance de l’action collective veut « apporter un nouveau souffle, insuffler une dynamique » dans ce quartier dionysien excentré. En août et septembre, A.M.G a organisé trois distributions alimentaires en concertation avec Dessine-moi Pleyel.

« On a touché au moins 100 familles », précise Laurence, l’une des membres. Son frère Franck livrait à vélo. Ousmane récupérait les fruits et légumes le matin, les triait. Pour l’association, cela a été fatigant mais « humainement, c’est gratifiant ». « Certaines personnes avec qui on a vécu dans le quartier se sont retrouvées dans une situation de pauvreté extrême. Pour eux, on peut se permettre de donner cette énergie », exprime Laurence. Mais la structure insiste : A.M.G n’a pas été créée pour ça.

« Tout est parti d’une interrogation. Qu’est-ce qui ne va pas dans le quartier ? », avance Ousmane. « On veut apporter du positif aux gens, sortir de ce cocon négatif où il n’est question que de pauvreté, de problèmes ou qu’on entende parler de nous que pendant les élections », développe Laurence. Tous les trois font le constat que oui, le quartier est « délaissé », que les habitants n’ont plus confiance en les pouvoirs publics et que la fermeture des commerces de proximité a accéléré « l’essoufflement » des Cosmonautes. Mais, néanmoins, leur ambition est de montrer qu’il s’y déroule aussi « plein d’autres bonnes choses ».

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Yslande Bossé

(1) « La Seine-Saint-Denis, entre dynamisme économique et difficultés sociales persistantes. »
 

« Structurer des épiceries solidaires »

Le projet, annoncé au moment des élections municipales, est en cours de développement et pourrait voir le jour début 2021. La municipalité mise sur la « structuration d’épiceries sociales et solidaires » en lien avec des associations de quartier pour faire face à la crise sanitaire, sociale et économique. « Ce projet est en lien avec le programme Résilience présenté comme réponse à la crise » lors de la campagne socialiste, explique l’élue aux solidarités et à la prévention spécialisée, Oriane Filhol.

Composé des volets « aide alimentaire » et « accompagnement social », ce projet a pour objectif d’aider les familles les plus précaires à accéder à moindre coût à des denrées alimentaires de qualité. Pour le moment, aucune enveloppe précise n’a été annoncée pour cette initiative, mais la Ville compte lancer prochainement un appel à manifestation d’intérêt à destination des associations. Quels quartiers seront concernés ? À ce jour, ils n’ont pas encore été ciblés a fait savoir l’élue. « Mais un travail collectif est en cours. »

À Delaunay-Belleville-Semard, l’association Écho des sans mot (lire ci-dessus) souhaite mettre en place une épicerie sociale et solidaire avec la structure Dessine-moi Pleyel dès l’année prochaine. Et espère recevoir une aide de la Ville, notamment en termes d’infrastructure, explicite Wenceslas Balima.

« On aimerait mettre à disposition des habitants un espace de vie, sorte de tiers lieux, composé à la fois d’une épicerie sociale et solidaire, d’une ludothèque et où les artistes dionysiens pourraient venir en résidence (lire La Chaufferie p.10).»

YB.