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Deal
/ Nous ne voulons plus vivre dans un four*

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Parents et riverains de DDF

Confinement jour 10 : Dans le quartier Delaunay-Belleville de Saint-Denis les oiseaux chantent, et on les entend. Les rues sont calmes. Les cris des guetteurs ont cessé. Les consommateurs se réunissent puis se dispersent. Le trafic redevient plus furtif même s’il est toujours bien là au B4 de Dourdin, dans le parc Fabien, et qu’il s’étend même au B1 de Picasso.
Le confinement nous a permis de retrouver le sommeil, de ne plus subir les cris jour et nuit : moins de consommateurs, moins de produits, moins de dealers. Malgré l'inquiétude du virus qui nous étreint tous, force est de constater que nous sommes moins sous pression.

Déconfinement jour 10 : la vie reprend peu à peu son cours. Le deal est de retour en pleine forme et ses guetteurs sont bien équipés avec du gel, des masques et des gants. Les hurlements d’alerte se font de nouveau entendre. Les groupes se reforment lentement. Le parc Fabien sert comme toujours de point de vente. Nous dressons le bilan funeste du confinement et nous nous félicitons aussi de la solidarité qui s’est exprimée partout.
Nous regardons émus les photos de notre mobilisation qui avait démarré en mai 2019 suite à une intrusion de dealers dans le groupe scolaire Hugo – Balzac.
Nous sommes dépités d’apprendre que le 10 avril 2020, le même groupe scolaire a encore subi une intrusion.
Tout ça pour ça.
Plus de 100 chaînes humaines sur 4 écoles, des courriers, des sit in devant le collège, des réunions de quartiers, des rendez vous avec les élus et le commissaire Mercier sans compter la médiatisation, les intimidations, les lâches représailles et les promesses de relogement qui n’ont pas été tenues à ce jour.
Le 4 septembre 2019 nous obtenions un rendez-vous avec M. Le Préfet Leclerc, le représentant de l’Etat en Seine-Saint-Denis. Celui à qui nous voulions demander des moyens humains dans les écoles, les collèges, les hôpitaux, les HP et les CMP, l’ASE, les commissariats. Celui qui, nous l’espérions, pouvait comprendre que nos revendications concernent les enfants de notre quartier, le bien être des familles, de nos anciens et de tous ceux qui travaillent et vivent dans notre petit bout de monde.
M. le Préfet Leclerc vous vouliez seulement entendre notre "ressenti". Nous étions devenus des hystériques à calmer. Le traitement que vous nous avez prodigués a eu des effets partiels et même délétères car suite aux 130 arrestations effectuées entre septembre 2019 et janvier 2020, les « RH » du deal ont recruté davantage de jeunes entre 13 et 15 ans. Aucun dialogue n’est plus possible avec eux à cause d’un turn-over fréquent et d’un recrutement hors sol. Nous avons dit et répété que l’action purement sécuritaire n'était pas suffisante. Nous n’avons pas été écoutés. Puis nous sommes tombés malades de la Covid-19.
55 jours plus tard, nous nous surprenons à regretter ce que le confinement nous avait temporairement rendu, comme une maigre compensation de tout ce que le virus nous a pris : le calme.
Nous nous retrouvons à notre point de départ avec la crainte que le monde d’après ne soit pire que celui d’avant. La rue se remettra à recruter des garçons et des filles dont l’avenir n’intéresse pas grand monde. D’autres enfants retourneront dans une école ou un collège qui font ce qu’ils peuvent, car ils n’auront pas davantage. Des habitants continueront à se battre contre la fatalité du « système » et d’autre s’y résigneront. D’autres encore prendront la fuite et d’autres resteront avec leurs angoisses et leurs moments de répit. D’autres jetteront l’éponge et d’autres se rejoindront pour faire la fête et se dire que tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir.
La joie, la colère, l’espoir, la frustration et malheureusement la peur et puis de nouveau la joie et la colère et ça monte puis ça redescend, c’est sans fin, c’est usant.
La pandémie et le confinement nous ont prouvé que de laisser à la pègre et à la peur le soin de régenter nos quartiers est un choix cynique et délibéré.
Ce n’est pas ce que nous sommes ni ce que nous voulons.
Nous oeuvrons pour et ne voulons que la paix. Nous voulons nous libérer de ce qui nous entrave. Nous voulons que les gens se parlent et s’entendent pour le bien de tous et toutes. Nous voulons que nos lieux de vie, de travail et de soin soient des havres de sérénité et d’épanouissement pour chacun. Nous pensons qu’une loi qui ne peut pas être appliquée doit être changée.
Nous sommes ces écoles, ces collèges et ces lycées, nous sommes les hôpitaux Delafontaine et Ville Évrard, la résidence Dionysia, nous sommes le RER D, la ligne 13 à 5h du matin, nous sommes cette première et deuxième ligne de front et nous voulons ce que tout le monde veut : avoir une bonne vie.
Nous sommes Constance, Catherine, Fabienne , Wenceslas, Gisèle, Nadine, Solange, Mamoudou, Mema, Lynda, Gaëlle, Arnoul, Agnès, Soraya, Sandrine, Hassina, Saly, Soraya, Mimoune, Guillaume, Virginie, Anissa, Isabelle, Jean-Marc, Solveig, Florine, Grace, Miriam, Nassera, Valérie, Toufik, Ali, Kadi, Flora, Cécile, Ahmed, Aita, Kalil, Louisa, Adem, Magalie, Nicolas, Kati, Betty, Amir, Jude, Djamila, Andrée, Landry, Ghania, Thomas, Raphaëlle, Gilles, Nathalie, Annie, Nora, Eva, Cyril, Karine, Malika, Victor, Rahma, Sylvia, Grégoire, Alexandra, Sévrine, Kadiatou, Sophie et Simon, Isabelle, Charline et Vincent et Sylvain, Katia, Omar, Alix, Louna, Serine et William et Corinne et Marie, Fadhila, Fatima, Rachida , Aïcha et Elsa et Chantal et toutes celles et ceux qui vivent, travaillent et meurent dans ce petit quartier, ce petit bout de monde auquel nous tenons tant.
Venez nous voir, vous serez les bienvenus. Nous vous montrerons ce que « vivre ensemble » signifie.

*Point de deal important qui implique une organisation hiérarchique pyramidale.

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Réactions

Merci pour votre message qui résume bien les choses. Je travaille à côté d'un autre point de deal sur une autre ville du 93. On remarque des similitudes partout, absence de mixité sociale , défaut des services de l'état, municipalité ambigue.

«une organisation hiérarchique pyramidale» surtout très souple. Un charbonneur travaillant en juin dans un four à Saint-Denis, partira en juillet 2020 sur un autre four à Aulnay-sous-Bois. Ces changements fréquents de poste évitent un repérage par les Polices Nationale et Municipale. Si le salarié est repéré par les forces de l'ordre, le management lui demandera de partir deux semaines en vacances à l'étranger. «un rendez-vous avec M. Le Préfet Leclerc» ? Rappelez-vous le documentaire de Raphaël Tresanini «93 : l'indispensable industrie du shit» diffusé le 14 septembre 2017 dans l'émission Complément d'enquête de France Télévision. Un journaliste avec caméra cachée se rend à la Préfecture de Seine-Saint-Denis à Bobigny et parvient entre deux portes à interroger un haut fonctionnaire «A combien estimez-vous le montant annuel du commerce de cannabis dans le département ? La Seine-Saint-Denis est-elle bénéficiaire ou perdante à ce trafic ?» demande le journaliste. Réponse du haut fonctionnaire «À peu près à un milliard d'euros. Clairement oui l'économie de la Seine-Saint-Denis profite du trafic de drogue». La Préfecture de Seine-Saint-Denis n'a aucune envie de gêner le commerce du cannabis et il est probable qu'elle l'encourage discrètement. Donc prendre rendez-vous avec le préfet Leclerc ne sert à rien.