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/ LGBT + banlieusard, l’équation impossible ?

La Première marche, documentaire de Hakim Atoui et Baptiste Etchegaray, a suivi les coulisses de la Pride – première du genre en banlieue parisienne – à Saint-Denis le 9 juin 2019… Et ses organisateurs, quatre étudiants de Paris 8.
Le 9 juin 2019, la première Pride organisée en banlieue parisienne a eu lieu à Saint-Denis.
Le 9 juin 2019, la première Pride organisée en banlieue parisienne a eu lieu à Saint-Denis.

Une première marche pour crier sa fierté. Celle d’être à la fois banlieusard et « trans’ », « gouine », « pédé ». Une première marche également pour prendre de la hauteur et élever le débat, trop souvent confisqué. C’est là la double vocation du documentaire réalisé par Hakim Atoui et Baptiste Etchegaray. La Première marche (titre du film) révèle les coulisses de la Pride organisée à Saint-Denis le 9 juin 2019. Une manifestation qui fera date car elle est tout simplement la première de ce type en banlieue parisienne.

Ce documentaire, en sortie nationale le 14 octobre, sera projeté au cinéma l’Écran jeudi 8octobre et sera suivi d’une rencontre avec l’équipe du film et les artisans de cette marche des fiertés lancée outre-périphérique. À l’écran, et à la manœuvre donc, Youssef, Yanis, Annabelle et Luca de l’association Saint-Denis Ville au Cœur et étudiants à l’université Paris 8. Le quatuor se démène pour monter cette marche historique qui a regroupé – combat intersectionnel oblige – personnes LGBT + racisées ou non, banlieusards cisgenres, collectifs antiracistes… Stupéfait par leur débrouillardise, touché par la sincérité de leur engagement, on découvre peu à peu l’ampleur de la tâche à laquelle ces jeunes se dédient.

EN IMAGES : Première marche des fiertés en banlieue, le droit d'être fièr(e)s

De l’élaboration d’une ligne politique à la médiatisation de leur lutte, en passant par les campagnes de tractage et d’affichage, la caméra suit la construction d’un militantisme juvénile certes, mais loin d’être candide. Ces militants vivent dans leur chair, comme c’est le cas pour Youssef, la soi-disant triple peine d’être queer, banlieusard et musulman. Des segments identitaires prétendument incompatibles.

« Le cumul des discriminations »

« Pour ces jeunes militants, il est très clair qu’on ne peut parler de lutte LGBT + en banlieue sans parler d’intersectionnalité, éclaire Hakim Atoui, l’un des coréalisateurs. Car ils sont aussi victimes de l’image dégradée du banlieusard et de celle du musulman. C’est pour cela que le terme homonationalisme, que Baptiste et moi avons découvert au moment du tournage, revient souvent dans le film. En quelques mots, l’homonationalisme c’est la manière dont l’extrême droite utilise le levier LGBT pour récolter des voix sur fond de discours anti-migrants et islamophobes : si vous voulez vous préserver en tant que personne LGBT, il faut agir sur l’immigration », résume Hakim qui se défend de tout militantisme. « Nous sommes arrivés vierges de réflexion sur la question LGBT. On voulait simplement se laisser porter par leur combat. D’ailleurs, on leur a dit d’entrée que ce ne serait pas un film à leur gloire. »

Alors oui, on peut regretter que le propos se fasse parfois inaudible, le déroulé un peu trop chronologique, que certains points mériteraient d’être approfondis (la structure familiale, le bagage culturel et intellectuel de ces jeunes, etc.), cela reste pour autant un vrai document d’engagement politique. Le documentaire introduit aux réflexions qui traversent les LGBT issus de banlieue et le « cumul des discriminations » dont ils sont victimes. Ils sont la preuve que l’on peut, dans un syllogisme pas si incongru, se revendiquer aussi bien homo et « prolo » et pratiquant (ou non). Ces jeunes sont justement l’opportunité de repenser le débat et d’ouvrir celui-ci à ceux qui vivent « piégés dans un sac de nœuds social qui fait que l’on arrive à se représenter nulle part », comme en témoigne Youssef.

Les revers du succès

Le film ne cache pas non plus les revers et les frustrations que vivent les organisateurs. Comme lors de la séquence à Europe 1, dans laquelle Yanis tente d’expliquer péniblement l’ambition du mouvement à un Philipe Vandel rodé à l’exercice du direct. « Il ne faut pas oublier non plus qu’ils n’ont que 20 ans. Cette interview s’est déroulée à la veille de la marche. Yanis n’avait pas envie d’être là, dans le 15e arrondissement. Et effectivement il a été mauvais à l’antenne. Il pédale dans la semoule à cause de la pression. Cela montre que leur initiative a pris tellement d’ampleur qu’elle leur échappe un peu. Yanis est plus à l’aise le lendemain quand il est interviewé par BFM TV, à Saint-Denis, sa ville. » Il y a aussi ce tractage à la gare d’Aubervilliers durant lequel ils essuient un commentaire de la part d’un jeune garçon qui avoue à demi-mot son homophobie.

« On voulait conserver ce passage car on dit souvent que l’homophobie concerne plutôt l’ancienne génération. Ce qui est faux, explique Hakim qui se défend de tout angélisme. Pendant le tournage, nous n’avons pas vécu de moments violents ou entendu des insultes, sinon, nous les aurions intégrés au montage. » Ce documentaire, tourné sans budget et en quatre mois seulement, dresse le portrait de militants en proie à des réflexions politiques et transversales. Mais au final, la banlieue c’est morose pour le rainbow-flag ?

« Beaucoup de Dionysiens rencontrés nous ont dit qu’ils ne savaient pas s’ils étaient pour ou contre cette marche, mais que si elle existait dans d’autres villes, elle se devait d’exister à Saint-Denis aussi. » « En tout cas, même s’il y avait plus d’homophobie ici, ce serait uniquement dû au fait qu’il n’y ait aucune dynamique de lutte », résume quant à lui Youssef dans le documentaire, qui s’astreint à une rigueur intellectuelle durant tout le film et qui, de sa verve, est même capable de nous éclairer sur le « plan à trois décolonial ». Séquence hilarante mais pas si anodine que ça. À découvrir.

Maxime Longuet 

La Première marche (de Hakim Atoui et Baptiste Etchegaray, France, 2020, 1h10, documentaire) en avant-première suivie d’une rencontre avec l’équipe du film, à l’Écran (14, passage de l’Aqueduc), jeudi 8 octobre à 20h. Tarifs : 4,50€ / 4€ (–25 ans). Film programmé également (tarifs habituels) mercredi 14 octobre (19h), vendredi 16 (18h45), samedi 17 (16h30, 19h15), dimanche 18 (14h30).

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