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Le JSD
/ Lettre à mon ancienne rédaction

Nom ou initiales: 
Benoit Lagarrigue, ancien journaliste culture au JSD et pigiste théâtre

J'écris ces lignes le 13 novembre. Il y a cinq ans, jour pour jour, les attentats s'abattaient sur Paris et Saint-Denis. Cent trente morts, plus de quatre cents blessés. Il s'en est suivi, les jours suivants, de graves et poignantes manifestations d'hommages et de solidarité. Cinq jours plus tard, le 18 novembre, une véritable scène de guerre trouait la nuit dionysienne, juste en face du JSD. A travers les fenêtres donnant sur la rue de la République, on en devine encore les stigmates. Les jours qui ont suivi ces deux événements furent des jours de sidération dans la ville. Des jours pendant lesquels l'équipe du JSD (oui, c'était une équipe en ce temps-là, avec ces différences qui font la richesse d'un collectif) a fait feu de tous bois pour raconter, témoigner, montrer, faire vivre cette émotion et ce sentiment d'horreur qui a traversé tous ceux qui font la ville : associations, élus, acteurs culturels, sportifs, religieux... Et en premier lieu les habitants. Bref, nous avons fait notre travail de journalistes. Il en ressortait un formidable élan de dignité, de souffrance, d'indignation, d'attachement viscéral à ces valeurs universelles que sont la solidarité, la liberté, le refus de céder à la terreur. Ce travail de journalistes, nous avons pu le faire parce que nous étions ancrés dans un territoire, dans cette ville.

C'est ce journal que j'ai rejoins en 1998, avec enthousiasme. Depuis 1992, le JSD est un exemple unique dans l'histoire de la presse française : un service public de l'information à l'échelle d'une cité. Accompagnant durant toutes ces années l'évolution de la ville et de ses habitants, relayant ses difficultés et ses élans, nous avons toujours défendu ces valeurs que j'évoquais à l'instant. Durant toutes ces années, j'ai tenté, avec toujours en tête cette charte politique (au sens grec du terme et morale (au sens laïque du terme), de transcrire dans ces pages aussi bien la diversité des habitants à travers de très nombreux portraits que la riche vie culturelle de Saint-Denis. C'est cet attachement qui, une fois l'heure de la retraite arrivée, m'a poussé à poursuivre l'aventure différemment, en devenant pigiste en charge du TGP. 

Il semble aujourd'hui que ce qui faisait la spécificité du JSD soit abandonné. A la lecture du Coin de Une signé de Yann Lalande dans le JSD n°1265 du 11 novembre, L'édito auquel vous avez échappé, il est clair qu'une fracture inouïe existe au sein de la rédaction et que nous vivons la fin d'une histoire. Je cite une phrase de Yann : "Le paradoxe de l'époque fait qu'au JSD, sur certains sujets, la censure ne vient pas de l'extérieur mais de l'intérieur". Alors que l'on pensait que l'élection municipale, quel que soit son résultat d'ailleurs, sonnerait le glas de cette belle aventure, voilà qu'on assiste à un suicide. Sur ma demande, Yann Lalande m'a envoyé le Coin de Une incriminé, De l'esprit munichois, et je dis haut et fort que je l'approuve à 100 % sans y modifier une seule virgule. On ne peut aujourd'hui transiger de quelques façon que ce soit avec le fascisme, quels que soient les visages qu'il prend. Fils d'un professeur d'histoire, ayant eu la chance de grandir au lycée Paul-Eluard au temps où l'Histoire était encore une matière essentielle de l'instruction, j'ai appris entre autre que la violence, l'oppression, la terreur, ont de tous temps été des armes pour conquérir ou conserver des pouvoirs autoritaires. Imposer sa vision du monde à l'exclusion de toute autre, nier l'altérité, détruire toute contradiction, voilà le point commun de toutes les formes de terreur, qu'elles soient fasciste, nazie, stalinienne, aujourd'hui islamiste. On ne peut transiger avec l'intégrisme, notamment religieux (intégrisme qui peut d'ailleurs englober, à des époques et dans des contrées différentes, toutes les religions), sans être, à des degrés divers complice. 

Voilà pourquoi, sachant qu'une partie de l'équipe du JSD est restée avec courage et ténacité fidèle à ce qu'est ce journal, je regrette et comprend à la fois la décision de Yann de quitter le JSD. Tout en me disant que ce n'est pas lui qui aurait dû partir... J'ajoute que, pour les mêmes raisons, je quitte ce jour ma fonction de journaliste pigiste au JSD, refusant de cautionner une telle dérive. Vous avez réussi à quelques uns, en quelques mois, à détruire ce que nous avions été nombreux à construire durant presque trente ans. 

Le JSD

Réactions

Je te remercie Benoit pour cette contribution que je partage totalement.
Bien à toi

Merci Benoit, pour ta prise de position claire, honnête, intègre et sincère.

Merci Benoît pour cette longue et belle contribution. Que de peine, que de chagrin pour Saint-Denis ! Et pourtant, ce "problème" qui s'est cristallisé au JSD et l'a fait exploser, nous l'avons vu venir et s'installer pas à pas depuis des années. Comment une ville a-t-elle pu, peu à peu, enterrer, à ce point, son histoire et ses valeurs ? Pourquoi était-il si difficile de tirer la sonnette d'alarme ?
J'ai une pensée d'amitié profonde pour les enseignants de Saint-Denis et leurs élèves.
Qu'ils trouvent ensemble le chemin d'une parole partagée qui laisse toute sa place à la liberté d'expression et au bonheur inouï de savoir penser par soi-même. Je leur fait confiance !
Frédérique Fédy / Jacquet
Ancienne archiviste de Saint-Denis, spécialiste de l'histoire de Saint-Denis.