En ville

Les profs déjà inquiets

Lundi 1er septembre, un jour avant leurs élèves, les enseignants se réunissaient pour préparer l’année scolaire. Les premiers pas pour cette jeune équipe enseignante qui redoute toujours les mesures ministérielles annoncées.

C’est la rentrée. Au menu : embrassades, souvenirs de vacances. Les nouveaux, la boule au ventre, semblent appréhender davantage. Nous sommes le 1er septembre et, un jour avant les ados, les professeurs et personnels du collège Pierre-Degeyter font leur rentrée. « On retrouve un peu la famille. Ici les liens et la solidarité sont des vertus capitales », explique cet enseignant en français qui vit sa sixième rentrée au collège du boulevard Marcel-Sembat. Éric Souève, le principal depuis trois ans, s’occupe de l’accueil. Un brin fébrile : « C’est toujours un moment important, mais le contexte politique et les 10 000 postes supprimés dans l’Éducation nationale, officieusement 17 000, sont dans toutes les têtes. » D’ailleurs, lors de l’assemblée générale qui ouvre cette journée et passe en revue sujets et nouveautés de l’année, une grève est annoncée pour le jeudi 11 septembre. « Et elle devrait être suivie », prévient un enseignant. Pas de postes supprimés cette année au collège, « mais à un moment ou un autre ça va nous tomber dessus », lance le principal dans un silence pesant. « Moins de professeurs mais plus d’heures supplémentaires », ajoute-t-il.
Chantal Harel, professeure d’histoire-géographie et représentante syndicale, prend alors la parole : « Je tenais juste à rappeler que par vote en juin dernier à 80% nous avons refusé ces heures sup. Je rappelle que ces heures supplémentaires sont des emplois en moins. » L’enseignante qui vit sa trente-neuvième rentrée, sa vingt-cinquième à Pierre-Degeyter est amère : « C’est assez décourageant, toutes ces années de lutte pour défendre l’Éducation nationale balayées d’un coup au nom de la sacro-sainte économie. »
Voici les cinq nouveaux enseignants, la conseillère principale d’éducation (CPE), la gestionnaire ou le principal adjoint prévenus. Ce dernier venu du collège La Courtille s’attend à faire quelques découvertes : « Pour l’instant, je suis un étranger, mais je vais faire en sorte d’être connu, familier », explique Laurent Jaffré. Il rentre tout de suite dans le vif du sujet puisqu’il a eu la charge de boucler en vingt-quatre heures l’épineux casse-tête de l’emploi du temps des professeurs. Et à l’heure de remettre les copies à chacun, il prévient qu’il est ouvert à toutes suggestions et doléances. Il va vite être servi, submergé même.
L’ambiance reste néanmoins bon enfant. L’assemblée brille d’ailleurs par sa jeunesse. La moyenne d’âge ne doit pas atteindre les 30 ans. La présentation du principal est d’ailleurs accompagnée d’un brouhaha permanent. De même, détail plutôt amusant, les profs ont déserté les premiers rangs pour garnir le fond de la salle. Éric Souève se lance dans une présentation générale. Celle de la nouvelle chef de la cantine est accompagnée d’une ovation. « On vous attendait », entend-t-on en écho. Olivier Rambeau, professeur de SVT, se lève à son tour. Il vit sa première rentrée à Pierre-Degeyter, sa deuxième en tant que professeur après avoir effectué son année de stage dans un collège dans l’Oise : « J’habite Saint-Ouen, je suis donc là par choix et aussi parce qu’il me semble que le passage en ZEP est obligatoire dans la carrière de prof », explique-t-il avant de conclure: « J’ai beaucoup à apprendre et j’ai très envie de me confronter à cette réalité. » Cécile Marciset, professeure de mathématiques, avoue pour sa part: « J’ai demandé à être en ZEP mais pas nécessairement dans le 93 » . Cette enseignante vit sa deuxième rentrée, sa première comme titulaire. « J’ai une bonne impression générale et, même si il y a une petite appréhension, j’ai hâte de rencontrer les élèves. »
Lui les connaît déjà. Ce professeur de français effectue sa sixième rentrée. « Je suis motivé, mais je sais ce qui m’attend, la charge de travail peut-être plus importante qu’ailleurs. Un tiers de nos élèves est en difficulté et notre rôle dépasse souvent le cadre scolaire », confie-t-il. Le collège, qui accueille 500 enfants, souffre de la concurrence du privé. « Nous avons 83% de réussite au brevet, c’est mieux, il me semble, qu’un institut privé (Jean-Baptiste de La Salle, ndlr) pas loin de chez nous », s’amuse le principal. « Nous avons pour notre part une mission de service public qui consiste à accueillir tous les élèves », ajoute Éric Souève. Un principal actif, présent, « qui a beaucoup fait pour la discipline et a été très efficace pour que nous travaillions dans la sérénité », confie Chantal Harel. La prof d’histoire parle d’expérience, car « depuis dix ans, le turn-over est incessant et travailler avec une équipe à long terme est devenu impossible », regrette-t-elle. Elle n’a pas répondu aux sollicitations même pour des postes à responsabilités : « J’ai aimé faire ce métier et je lutterai jusqu’au bout pour le défendre. »
Etienne Labrunie