En ville

Le blues des gardiens d’immeubles

Après l\'agression de plusieurs de leurs collègues, quatre employés de PCH ont accepté de parler de leur malaise quotidien dû en partie à l’irrespect et à la violence dont ils sont souvent les victimes expiatoires.

Ils sont gardiens d’immeubles de Plaine commune habitat (PCH) depuis bon nombre d’années et en ont ras la casquette de voir leurs conditions de travail se dégrader. Autrefois, ils étaient les garants du lien social, les dépositaires des histoires de chacun ou les protecteurs des lieux. Aujourd’hui, ils se plaignent de leur isolement, de la multiplicité des charges, tout autant des critiques – voire des agressions – dont ils sont l’objet. « Mon travail est de moins en moins facile car on fait face à une exigence accrue de la part des locataires », constate Mohamed, gardien de l’Îlot 4 et 8, place du Caquet. Les rapports avec les habitants sont basés sur la confiance, mais restent fragiles dès lors qu’il ne trouve pas les mots justes pour apaiser les tensions. « Chacun attend des solutions à ses problèmes et c’est à nous de les satisfaire, ajoute le gardien. On est constamment sous pression. » Une pression endémique qui génère chez eux un grand stress. « En dix ans de métier, je constate que le locataire a changé. Il est plus nerveux, s’autorise toutes les libertés. » Et il part de ce postulat impérieux : il paie un loyer donc il est le roi. « Même si les responsabilités qui nous sont confiées sont lourdes, elles sont aussi gratifiantes, tempère Mohamed. Beaucoup viennent me confesser leurs problèmes et je suis touché qu’ils m’aient choisi. J’aime être à leur écoute. »
« Il y a des jours où j'ai envie de tout arrêter »
Mohamed tient à mettre un bémol sur la vague d’agressions survenue ces dernières semaines dans divers quartiers de la ville. « Elles sont le fait d’une minorité d’individus suffisamment excités pour ne faire parler que d’eux, regrette-t-il. Avec la plupart des habitants, je ne relève aucun problème. » Quand on lui évoque son collègue qui officie dans le même secteur et qui a été menacé à l’arme blanche par un locataire en septembre, il se dit « surpris qu’on en soit arrivé jusque-là. Car si les menaces verbales sont fréquentes, les agressions physiques sont rares. À ma connaissance, cela constitue une première. » Il avoue n’avoir pas peur pour lui mais pour sa femme et ses trois enfants sur lesquels il « veille davantage. » Et reconnaît que tout peut déraper très rapidement lorsque des petits groupes de personnes malveillantes ne vivant pas dans le bâtiment cassent l’interphone ou détériorent la cage d’escalier. « Cela engendre des frais que le locataire est obligé de payer. » Du coup, les esprits s’échauffent.
Annick, gardienne à la Cour d’Angle, est lasse. Fourbue. « Il y a des jours où j’ai envie de tout arrêter », confie celle qui affiche vingt-sept ans de service au compteur. « Depuis environ cinq ans, mes conditions de travail n’ont fait que se dégrader. Aujourd’hui, le gardien d’immeuble, plus personne ne le respecte. » À commencer, selon elle, par les locataires : « La proximité que j’avais avec les anciens habitants, je ne l’ai plus avec les nouveaux. » Pire encore, avec les éternels mécontents qui s’adjugent le droit de taper sur les volets de son appartement, contigu à la loge, quand elle est en congés. « Du coup, je vis cloîtrée pour ne pas être dérangée », révèle Annick. Autre cause de son mal-être, les contacts humains s’amenuisent comme peau de chagrin, même avec son employeur (« ils ne viennent plus me voir et me renvoient en plus telle une patate chaude les plaintifs qui se rendent à l’agence ») ou avec ses collègues gardiens qu’elle n’a plus l’occasion de côtoyer car « désormais on nous oblige à travailler chacun de notre côté. »
« On fait un super boulot »
« Le matin, la première question qui me vient à l’esprit c’est : “qu’est-ce que je vais avoir comme casse aujourd’hui ?” », raconte Moïse, gardien à La Saussaie. Un discours négatif qui puise son origine dans les multiples sollicitations auxquelles il est confronté dès que la journée commence. « On doit avoir réponse à tout, y compris dans des domaines pour lesquels nous ne sommes pas habilités. Nous sommes les boucs émissaires, les coupables idéaux et la cible de tous, notamment des locataires et de leur amicale qui nous jugent systématiquement responsables du moindre dysfonctionnement. » Ainsi, l’autre soir, un incendie criminel s’est déclaré dans le local des poubelles. Moïse a dû tout d’abord se substituer aux pompiers pour rassurer les habitants qui dans le même temps lui ont lancé des invectives. « On est le réceptacle de leur malaise, ajoute Éric, son collègue du bâtiment d’en face. On nous fait même passer pour les comptables de leurs notes élevées en eau ou en chauffage. Les locataires sont devenus des clients qu’il faut servir et vite. Et dans leur tête, la confusion est grande entre le rôle du bailleur et celui du gardien. La preuve, j’ai été victime d’une agression et vécu l’enfer pendant six mois au seul motif d’avoir exécuté les consignes du bailleur. » L’évolution de la dégradation des relations serait pour ces deux gardiens chevronnés à mettre sur le compte de trop d’assistanat. « Tout leur est acquis, sauf qu’il faut rappeler aux locataires qu’ils ont certes des droits mais aussi des devoirs à respecter. »
Il n’y a pas que la violence physique ou verbale qui les fait souffrir, mais aussi toutes ces petites humiliations quotidiennes qui sont l’illustration de l’insatisfaction des locataires. Pour Moïse, les gardiens sont amenés à disparaître si les conditions de travail ne s’améliorent pas et si les collègues absents ne sont pas remplacés. « Actuellement, on est deux pour faire le boulot de six personnes. »
Dans cette grande marée de désespoir, une petite vague positive affleure tout de même. « On fait un super boulot, estime Éric. Contrairement aux idées répandues, les gens, pour la plupart très courtois, ont besoin de notre présence, ce qui nous revalorise et nous fait tenir le coup. Pour eux, on représente une sécurité. »
Grégoire Remund

REPÈRES
Plaine commune habitat en chiffres
PCH fonctionne en organisation territorialisée. Quatre agences sont réparties sur le territoire :
Agence nord : 4780 logements sur 35 sites (33 gardiens, 22 agents d’entretien, 23 personnes réparties sur quatre lieux d’accueil du public).
Agence nord-est : 4184 logements sur 12 sites (38 gardiens, 22 agents d’entretien, 20 personnes sur deux lieux d’accueil du public).
Agence sud : 3927 logements sur 19 sites (31 gardiens, 25 agents d’entretien, 20 personnes réparties sur deux lieux d’accueil du public).
Agence est : 2518 logements sur 18 sites (20 gardiens, 6 agents d’entretien, 10 personnes sur un lieu d’accueil du public).
Source : bilan d’activité 2006 de PCH.

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