Plaine bombardée : 80 ans après la libération
Le 5 juillet 1944, à 13h40 précises, les premières bombes de la Fifteenth US Air Force s'abattent sur Montpellier. En vingt minutes d'attaque, 975 bombes sont larguées, dont 230 sur la seule gare d'Arènes. La ville ne ressortira pas indemne de cet été de feu.
Le bombardement du 5 juillet 1944 : minute par minute sur une ville meurtrie
L'objectif de la mission américaine était précis : détruire 5 ponts ferroviaires et 5 gares de triage entre la frontière espagnole et Montpellier, pour stopper deux divisions allemandes remontant vers le front de l'ouest. À 12h40, l'alerte retentit dans la ville. Une heure plus tard, les bombes tombent. À 14h00, c'est terminé. À 14h15, l'alerte-menace prend fin.
Le bilan humain est brutal. 53 civils périssent, dont 29 femmes et 5 enfants. En comptant les décès survenus dans les jours suivants, le total monte à 57 victimes. 87 blessés civils sont recensés. Du côté allemand, l'explosion accidentelle d'un train de munitions à proximité d'un convoi de soldats provoque la mort de plus d'une centaine de militaires.
Les destructions matérielles frappent durement plusieurs artères. Voici les rues les plus touchées par ce bombardement :
- Boulevard Berthelot
- Chemin de Maurin
- Chemin de l'Herbette
- Chemin de la Perruque
- Boulevard Rabelais
- Boulevard Vieussens
Au total, 64 immeubles sont entièrement détruits, 35 partiellement, et 338 autres endommagés. Charly Samson, 16 ans à l'époque, consigne tout dans son carnet depuis son quartier du boulevard Pasteur. Employé à la Chambre de commerce comme mécanographe, il traverse Montpellier chaque jour. Son témoignage est devenu une source historique irremplaçable sur la vie quotidienne pendant la libération.
Le 17 août, c'est au tour du pont de Pavie, pont ferroviaire enjambant le Lez entre Montpellier et Castelnau, d'être visé. Quatre vagues de 6 appareils B-26 « Marauder » du 320th Bomb Group survolent la zone à 11h25. 70 bombes sont larguées sur les secteurs du Bois de Montmaur, du restaurant Rimbaud et des abords du pont. Ce jour-là, 5 personnes meurent et 10 sont blessées, mais le pont résiste. Il faudra attendre le 24 août, avec 27 appareils et une trentaine de bombes, pour que le viaduc soit finalement détruit sans faire de victime.
Jean Guizonnier et la répression : héros de la Résistance montpelliéraine
Derrière les bombes alliées, une autre violence se déploie en ville. Né en Nouvelle-Calédonie en 1899, Jean Guizonnier est ingénieur des Travaux publics, fait prisonnier le 12 juin 1940 à Saint-Valéry-en-Caux, interné à l'Oflag VA B/8 à Weinsberg en Allemagne, puis rapatrié le 20 août 1941. Nommé chef des sapeurs-pompiers de Montpellier le 1er janvier 1943, il entre en Résistance sous le pseudonyme de « Girardin ».
Le 25 février 1944, il est désigné directeur urbain de la Défense passive de Montpellier. Il dirige simultanément le Mouvement de Libération Nationale pour Montpellier et le N.A.P. pour l'Hérault. Le 8 août 1944, des miliciens l'arrêtent à son bureau de l'Hôtel-de-Ville et le transfèrent à la caserne de Lauwe. Il y est torturé pendant plusieurs jours. Il décède vraisemblablement le 13 août. Son corps est retrouvé le 6 septembre, caché dans la cour de la caserne.
| Lieu | Occupant | Bilan |
|---|---|---|
| Villa des Rosiers, avenue de Castelnau | Sicherheitpolizei (Sipo-S.D.), 38 hommes sous Hellmut Tanzmann | 250 arrestations, 160 déportations |
| Caserne de Lauwe | Milice (200 de l'Hérault, 30 de l'Aveyron) | 94 incarcérés, 5 morts dont Jean Guizonnier |
Un procès s'ouvre devant la cour d'assises de Montpellier en février 1946 et condamne plusieurs miliciens. Une plaque commémorative au 9 boulevard Rabelais perpétue la mémoire de cet homme.
La libération de Montpellier : chronologie d'une ville qui reprend son souffle
Le 15 août 1944, l'opération Dragoon (initialement nommée Anvil) déclenche le débarquement de Provence entre Le Lavandou et Saint-Raphaël. Quelque 250 000 hommes sous le commandement du général Jean de Lattre de Tassigny visent Toulon, Marseille, puis la vallée du Rhône.
Le 20 août, les Allemands quittent Montpellier après avoir dynamité l'Hôtel des Postes à 19h14 et la Citadelle à 19h25. Le lendemain, la fusillade de la place de la Comédie fait une jeune fille de 16 ans parmi les morts à 19h30. Le 22 août, Jacques Bounin, alias Maigret, commissaire de la République, s'empare des points stratégiques avec Maurice Planès et ses maquis. Augustin Michel, Charles Hornus et Jean-Paul Reboulleau sont arrêtés.
Le 23 août 1944 marque la date officielle de libération. Bounin dissout le Conseil municipal et nomme Émile Martin maire, entouré de Jean Alard, Joseph Filhol, Louis Galtier, Jean Péridier et Jean Olivet. En février 1945, la délégation s'élargit à 17 membres, dont trois femmes : Rose Ciabrini, Simone Demangel et Suzanne Pupponi. Les élections d'avril-mai 1945 confirment cette avancée historique.
Le 2 septembre à 17h, de Lattre entre dans Montpellier par la route de Nîmes, remonte les boulevards Louis-Blanc, Pasteur et Henri IV, et dépose une gerbe au Monument aux Morts sous l'arc de triomphe de la promenade du Peyrou. La ville est libre.
Mémoire gravée dans la pierre : 80 ans de commémorations à Montpellier
Montpellier compte aujourd'hui environ quarante plaques et stèles commémorant les victimes de la Seconde Guerre mondiale. Le Monument aux Martyrs de la Résistance, conçu par l'architecte Marcel Bernard (1894-1981) et sculpté par Pierre Nocca (1916-2016), artiste originaire de Sète, achevé début 1948 et entouré d'aménagements complétés en avril 1952, représente un homme debout les poings liés entre deux blocs de pierre.
Au stand de tir de la Madeleine, seize résistants ont été fusillés par la Milice et les Allemands entre le 14 mars et le 10 juillet 1944. Un mémorial de seize monolithes, situé 300 mètres en contrebas de la stèle, rend hommage à chacun d'eux. Avenue de Lodève, un monument rappelle l'entrée des 800 hommes du maquis de l'Aveyron le 27 août 1944.
Ces lieux de mémoire méritent d'être visités avec les nouvelles générations. Confronter un enfant ou un adolescent au récit chiffré, brut et précis de cet été 1944, c'est lui offrir bien plus qu'une leçon d'histoire : c'est ancrer dans les corps ce que liberté recouvrée veut vraiment dire.
L'auteur
Rédaction de Le JSD.
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