À la une Cultures

Édition
/ Héroïnes positives

À la veille de la Journée mondiale de lutte contre le sida (1er décembre), retour sur l’aventure incroyable de l’association dionysienne Ikambere, racontée dans un livre éponyme paru le 21 novembre.
Les illustrations de l’ouvrage aux couleurs chaudes rendent l’atmosphère accueillante de la maison. © Jano Dupont
Les illustrations de l’ouvrage aux couleurs chaudes rendent l’atmosphère accueillante de la maison. © Jano Dupont

La façade défraîchie du bâtiment ne laisse rien présager de l’oasis qu’elle abrite. Et pourtant, dans cet édifice situé boulevard Anatole-France, se trouve un refuge où renaît l’espoir. Depuis son ouverture il y a vingt-deux ans, Ikambere, la maison accueillante en kinyarwanda la langue du Rwanda, s’est bâtie une charpente inébranlable.

L’association créée par Bernadette Rwegera accueille les femmes migrantes, pour la plupart africaines, touchées par le VIH. Ces femmes « concernées » en ont fait leur îlot, leur maison, leur village. L’histoire passionnante de ce refuge est racontée dans le livre Ikambere, la maison qui relève les femmes, paru le 21 novembre aux éditions de l’Atelier. Pour son lancement, l’ouvrage avait été présenté au Ministère des solidarités et de la santé. Une présentation officielle et symbolique qui concordait avec la visite de la structure par la ministre Agnès Buzyn fin octobre.

LIRE AUSSI : Le dépistage pour stopper l'épidémie

Le livre de 144 pages s’appuie sur les paroles des femmes malades et des acteurs de l’association. Les textes signés de la démographe et directrice de recherche au Centre population et développement (CEPED), Annabel Desgrées du Loû, s’accompagnent d’illustrations de Jano Dupont. La plume et le crayon servent un récit touchant qui prend racine en 1995, au plus fort de l’épidémie du sida. 
 

Dans sa tête l’idée d’un refuge

À cette époque Bernadette qui a quitté son Rwanda natal pour rejoindre son mari anthropologue à Paris, se lance dans une maitrise en anthropologie à l’École des hautes études en sciences sociales. Pour son mémoire, et sur les conseils de l’Organisation panafricaine de lutte pour la santé (OPALS), elle se penche sur la question des femmes africaines touchées par le VIH. Un phénomène longtemps éclipsé quand dans les médias français cette maladie se limitait principalement à la communauté gay.

Ce qui ne devait être qu’un sujet d’études, se révèle être un combat qui mène Bernadette à lancer son association dans le sillage de son expérience d’accueil à Sol En Si (Solidarité Enfants Sida), la seule active à l’époque qui vienne en aide aux femmes africaines. De fil en aiguille, elle tisse des liens avec les patientes qu’elle croise à l’hôpital Robert-Debré et tricote dans sa tête l’idée d’un refuge qui leur serait entièrement dédié. Ce sera chose faite en 1997.

La mairie de Saint-Denis lui obtient un appartement aux Cosmonautes où elle pourra accueillir les femmes séropositives. Mais très vite, grâce à un « succès » quasi-immédiat, l’association doit songer à s’agrandir et à déménager ses locaux. C’est donc boulevard Anatole-France, à deux pas du canal, qu’Ikambere accueille quotidiennement depuis plus de quinze ans une trentaine de femmes, soit 500 à l’année, tient ses permanences hospitalières, coordonne les attributions d’appartements passerelles et, le plus fondamental, organise des repas collectifs.

LIRE AUSSI : La danse comme outil de résilience
 

Développer sa capacité d’action

Ce dernier point paraît anodin, mais il est essentiel au fonctionnement d’Ikambere et dans la prise en charge des malades souvent rejetées par leur famille, isolées par la langue et brisées par la galère administrative. Grâce à ces moments partagés et très joyeux, les femmes bénéficiaires reprennent pied, tissent du lien social et gagnent en estime de soi. C’est, en somme, un pas de plus vers l’autonomie.

Au-delà de son message d’espoir, le livre Ikambere est une réflexion sur l’empowerment. « C’est un processus qui développe une capacité d’agir chez l’individu et le conduit à l’autonomie, définissait Annabel Desgrées du Loû lors de la présentation au ministère. Dans cet exercice, Ikambere est un exemple de réussite. »

Selon la chercheuse, ce processus se décline en quatre étapes : connaître ses droits, se revaloriser, acquérir des connaissances et des compétences. « À Ikambere, l’accueil est inconditionnel, les activités proposées permettent de gagner en confiance, les assistantes sociales font un travail d’information incroyable ! Grâce aux médecins qui interviennent, elles connaissent la maladie et peuvent en parler dans leur entourage. Elles sont également formées pour travailler, énumère Annabel. Mais la particularité d’Ikambere ce sont les temps de récréations. C’est une dimension supplémentaire qui permet de sortir de l’image de la femme africaine victime. »

LIRE AUSSI / Jean-Daniel Lelièvre : à la recherche du vaccin

Bien sûr, dans leur combat quotidien Bernadette Rwegera et son énergique directrice adjointe Fatem-Zahra Bennis ne sont pas seules. Elles se sont entourées d’une vingtaine de collaborateurs : diététiciennes, coaches-sportif, assistantes sociales, socio-esthéticiennes… Une équipe aux profils divers, mais soudée, qui prouve que dans cette lutte pour l’autonomie des femmes concernées, chacun peut mettre sa pierre à l’édifice. D’ailleurs, la totalité des bénéfices tirés des ventes du livre sera reversée à Ikambere.

Maxime Longuet

Éditions de l’Atelier. Prix : 19,90€. 144 pages