En ville

Fort en cultures

Blottis au pied des murailles du fort de l’Est, cent deux jardins familiaux d’un éden potager perpétuent une tradition de maraîchage sur des terrains militaires où un petit peuple de jardiniers passionnés a trouvé la paix.

Pour vivre heureux vivons caché ? La formule habille comme un gant de jardinage les heureux locataires qui cultivent leur bout de terre au pied des murailles du fort de l’Est. Rue du Maréchal-Lyautey, entre le lycée Suger et l’ancienne gendarmerie, qui penserait voir derrière une barrière de taule vert sombre piquée d’une haie folle un éden maraîcher à faire se pâmer Saint-Fiacre, le patron des jardiniers, lui-même? Une poignée seulement de portes donne accès aux douves de la fortification, converties à partir de 1916 en jardins ouvriers. Aujourd’hui, il en subsiste cent deux, rebaptisés jardins familiaux, administrés par la Ligue du coin de terre et du foyer. Ce sont les survivants, précieux sur le plan patrimonial, d’une implantation autrefois florissante de cultures sur les glacis des fortifications militaires édifiées au XIXe siècle tout autour de Paris, pour sa défense.
La superficie des jardins varie de 200 à 500 m2 environ. Ils s’étalent sur une longue bande de 29 638 m2 et sont numérotés. Une partie, installée sur les contre buttes, s’étire au bord de chemins sinueux où poussent des noisetiers sauvages, se balancent des bouquets de roses trémières, prolifère la vigne vierge. L’autre, aménagée en contrebas, épouse un tracé plus rectiligne le long de voies poudreuses, empierrées ou engazonnées selon les endroits. Dans l’air tournoient les mésanges. Des abeilles bourdonnent. Les protégées ailées d’Olivier Darné, le fabricant du miel béton de Saint-Denis, viennent jusque sur la parcelle numéro 61 butiner dans un carré de phacélie mellifère complaisamment semée à leur intention.
Ne serait-ce le bruit de fond de l’autoroute A1 – que les habitués ont gommé depuis longtemps de leurs oreilles – la ville semble loin, une fois plongé dans les rectangles de légumes, de fleurs et de fruits, plantés chacun d’une cabane bricolée avec amour.
Dès les beaux jours, la lumière peut être aveuglante lorsqu’elle se réverbère sur la pierre en meulière qui maçonne l’enceinte militaire construite entre 1836 à 1845. Des jardins s’y adossent et le soleil qui chauffe les murs dès les premiers rayons peut transformer les abords en fournaise, l’été. Bien que distants de quelques mètres seulement, il y a facilement 4 à 5 degrés d’écart entre les jardins « d’en haut » et ceux « d’en bas ». Mais c’est là que prospèrent les plus beaux spécimens d’abricotiers, de figuiers, de cerisiers. On y trouve aussi quelques avocatiers qu’on imaginerait plutôt sous les tropiques.
Des générations de jardiniers opiniâtres, inventifs, attachés à leur lopin comme à la prunelle de leurs yeux, ont su bonifier une terre lourde, à force d’amendements et de sueur, pour produire de quoi améliorer leur ordinaire de familles ouvrières de la Plaine Saint-Denis. Quatre-vingt-douze ans plus tard, la civilisation des loisirs n’a pas tué la vocation utilitaire de ces potagers loués une centaine d’euros à l’année, par la Ligue.
F.L

Brin de causette sur les lopins de terre
Plusieurs philosophies pour une même passion
Ils s’appellent Gilbert, Joachim, Jean-Claude etc. Il y a beaucoup d’hommes. On y recense aussi quelques femmes, dont les jardins, plus fleuris que la moyenne, trahissent la présence. Dis-moi ce que tu plantes et je te dirai d’où tu viens. Le potager d’un natif du Portugal est reconnaissable à sa profusion de choux. Ailleurs, des planches de fèves et des touffes de menthe précisent les origines maghrébines de son locataire. Ailleurs, les accents sont balkaniques, italiens, espagnols, antillais, bretons. Joachim, venu de la cité Franc-moisin toute proche, bichonne depuis sept ans sa terre. Il alterne les légumes de saison et garantit des récoltes sans pesticides ni engrais chimiques. « Je mange sain et je suis actif, que demander de plus ? », dit-il en souriant. Il vient là entre trois et quatre heures par jour, par tous les temps, avec Tanguy son chien. Ce n’est pas le cas de Jean-Claude, au 33 bis. « Je cultive un jardin de feignant », reconnaît sans détour cet atypique. « Je sème, je plante, je paille pour économiser les arrosages, je m’en vais, je reviens et je vois le résultat, affirme-t-il. Mon jardin, c’est d’abord un pôle de décompression. » Gilbert Fest écoute et sourit. Le maître des lieux, c’est lui. Depuis 56 ans, ce retraité d’EDF est le délégué des jardins du fort de l’Est pour la Ligue. Respecté de tous, ce passionné – chevalier de l’Ordre du national du Mérite et commandeur du Mérite agricole s’il vous plaît – consacre toute son âme aux jardins, à commencer par le sien. Et pour cause, c’est lui qui les avait relancés dans les années 50. Il a notamment modifié l’alignement des allées et des clôtures, remodelé l’agencement des parcelles au fur et à mesure de l’avancée de l’urbanisation. Il a aussi fait le ménage dans les attributions et imposé un règlement intérieur. Gilbert est tour à tour l’adjudant implacable, l’arbitre impartial ou le juge de paix débonnaire. Il lui arrive de pester contre le manque d’entretien çà et là ou sur des interprétations un peu trop « larges » du règlement. « Je privilégie le dialogue et, généralement, tout finit par s’arranger entre gens de bonne composition », assure-t-il. « Même si les mentalités évoluent, nos jardiniers restent des inconditionnels de leur lopin », ajoute-t-il. Et, à l’extérieur, ils sont un paquet de postulants à vouloir entrer dans cette famille discrète. La patience est de rigueur car la rotation peine à atteindre 1% par an. «Les gens qui ont un jardin le garde jusqu’à leur mort. »  
Œcuménique, Gilbert Fest entretient également de bons rapports avec l’autorité militaire du fort. « Notre statut est précaire puisque les terrains appartiennent au ministère de la Défense », rappelle-t-il. Un préavis de huit mois suffirait pour faire déguerpir avec armes et bagages la communauté jardinière. Ce qui faillit se passer dans les années 50, et s’est produit plus récemment au fort d’Issy-les-Moulineaux. Bien que la dernière convention, signée pour cinq ans, date de… 2001, personne n’ose envisager ici pareil scénario catastrophe. Dans l’immédiat, le plus grand risque serait le retrait de Gilbert Fest. Le grand ordonnateur va sur ses 87 ans. Mais, rassure-t-il, la question n’est pas encore à l’ordre du jour.
F.L