Cultures

Interview
/ Erwan Ruty : « la banlieue est un objet politique dont le projet a échoué »

A l'occasion de la sortie du livre Une histoire des banlieues françaises (éditions François Bourin), le JSD s'est entretenu avec son auteur, Erwan Ruty journaliste, acteur associatif et aujourd'hui directeur du MédiaLab 93. Dans son ouvrage, il analyse et retrace 40 ans d'histoire des banlieues depuis la Marche contre le racisme en 1983 et pour l'égalité aux attentats de Charlie Hebdo en 2015.

Le Journal de Saint-Denis : Le sujet de votre livre, Une histoire des banlieues françaises, témoigne d’une certaine expertise de ces zones urbaines. Comment cela s’est-il traduit dans votre parcours professionnel ? 

Erwan Ruty : J’ai été à la fois animateur associatif et journaliste non encarté, pendant une quinzaine d’années, j’ai travaillé pour Pote à Pote en 1997 un mensuel dédié aux quartiers, puis il y a eu Respect Mag que j’ai cofondé en 2003, j’ai participé à Ressources Urbaines, agence de presse des quartiers lancée en 2005 un mois avant les émeutes et dont les contributeurs étaient issus de quartiers populaires, puis il y a eu Presse et Cité en 2008 avec son réseau de médias implantés dans les banlieues, j’ai été également rédacteur en chef du Journal de l’île Saint-Denis, Notre Île, et depuis 2017 je suis directeur du MédiaLab 93, un incubateur dédié aux jeunes créatifs de Seine-Saint-Denis. 

Le JSD : Vous étiez donc sur plusieurs fronts…

ER : Ce qui est certain c’est que j’ai beaucoup tourné dans les quartiers et que j’y ai monté beaucoup de projets. J’ai été à la fois acteur et commentateur de ces quartiers, c’était difficile d’avoir les deux casquettes en termes de temps de travail mais cela reste indispensable selon moi. Cela permet d'avoir un regard plus en phase avec la réalité. D’ailleurs, il n’y a pas assez de journalistes qui viennent de quartiers même si cela évolue. Il n’y a pas non plus assez de journalistes qui ont une expérience de terrain, dans des associations locales par exemple.

Le JSD : Quand avez-vous commencé son écriture ? D’où vous est venue cette envie d’écrire sur les banlieues ? 

ER : J’ai commencé l’écriture en 2015. Le point de départ de ma réflexion est la commémoration ratée de la Marche pour l’égalité et contre le racisme en 2013. Il y a eu un déclic. Ce qu'il faut comprendre c'est qu'il y a une hégémonie des cultures urbaines sur les cultures populaires françaises. Ces cultures urbaines ont pris le relais de toute sorte de cultures populaires y compris de la culture ouvrière des banlieues rouges qui est aujourd’hui résiduelle. J'ai observé que l'un des échecs des banlieues, c’est qu’elles n’ont jamais été utilisées comme une identité susceptible de mobiliser des gens, de remporter des victoires, d’être considérées comme un modèle valorisant. Cela s'applique également aux classes populaires qui sont aujourd'hui très divisées : elles n’arrivent pas à retourner le stigmate pour en faire un objet de lutte, de conquête de pouvoir, de négociations… 

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Le JSD : Qu’est ce qui a changé depuis la désindustrialisation ? 

ER :  Avant, les classes populaires arrivaient à se mobiliser malgré les divisions mais aujourd’hui plus aucun acteur n’est capable de mobiliser les couches populaires pour obtenir des droits pour l’ensemble de la société. Il y a de temps à autres des mouvements comme les gilets jaunes, mais c’est très furtif.

Le JSD : Vous évoquez un événement très précis pour illustrer le désintérêt de l’Etat pour ses banlieues : Le trentième anniversaire de la Marche pour l’égalité et contre le racisme en 2013. Quelle analyse en tirez-vous ?

ER : Le Parti Socialiste est directement concerné par cet échec car il était au pouvoir mais cela vaut aussi pour toutes les forces de gauche qui ont été incapables de se saisir de cette commémoration pour en faire un élément structurant pour l’ensemble de la société. En France, traditionnellement, c’est toujours par le haut que s’écrit l’histoire. L’Etat avait tendance à mettre des jalons pour définir ce qu’était l’histoire de la France. Pour rappel, cette marche contre le racisme en 1983 a été déterminante dans cette histoire, cela a été une nouvelle page. C’était un élément fondateur pour une génération de Français. Mais en 2013, l’Etat a refusé d’endosser son rôle. Il ne s’est rien passé pour plusieurs raisons : le milieu associatif qui voulait porter cette commémoration était affaibli financièrement, il était divisé et donc incapable de porter ses revendications. François Lamy, alors Ministre de la Ville et qui avait participé à la Marche (responsable du service d’ordre et militant au PSU à cette époque ndlr), avait clairement expliqué que ce n’était pas le rôle de l’Etat de porter cette commémoration. Ce qui est valable dans l’opposition, n’est plus valable quand on est au pouvoir je le conçois mais il faut assumer son rôle de Ministre. C’est un échec, une trahison, une démission… Christiane Taubira, a reconnu elle-même que cela avait été un échec, elle a été victime d’un surmoi républicain.  

Le JSD : Comment définir les banlieues ? Est-ce que c’est culturel, géographique ? Les deux ?

ER : Cela va au-delà de l’étymologie, ce n’est pas uniquement une zone géographique mais c’est un objet politique dont le projet a échoué. On peut faire le parallèle avec le mot décroissance, en citant Serge Latouche, c’est un terme que nous voulons utiliser car c’est un "mot-obus", capable d’ébranler le système. La banlieue c’est les banlieues populaires, les zones périphériques, celles des grands ensembles, avec des populations issues assez majoritairement de l’immigration postcoloniale et de populations qui sont issues de l’histoire ouvrière, de la désindustrialisation. Il y a donc une dimension géographique, urbaine, démographique et socio-économique. C’est un vocable qui aurait pu devenir un objet politique en 2005 avec les émeutes. Il y a une autre dimension qui s’ajoute à cela. Elle est liée aux cultures urbaines qui rayonnent sur l’ensemble du territoire qui font le liant entre tous les français quel que soit la classe sociale ou le lieu d’habitation. Il y a une vraie hégémonie des cultures urbaines. Cette culture commune issue des banlieues, on la retrouve dans la manière de parler, de s’habiller, de consommer, de communiquer… C’est un vrai bouleversement qui se fait la plupart du temps de manière silencieuse.

Le JSD : L’une des raisons pour expliquer l’échec de l’intégration, serait selon vous l’effacement des outils intégrateurs du modèle français par un modèle anglo-saxon libéral. C’est donc un problème intrinsèque à notre modèle économique ? 

ER : Le choix qui a été fait par l’ensemble du pays de démettre l’Etat d’un certain nombre de ses fonctions n’est pas spécifique à la société française. Traditionnellement, les gens se reconnaissaient une identité à travers le travail. L’Etat donnait le la. Mais il a démissionné de ses fonctions au profit du monde de l’entreprise. Dans une logique libérale dans le sens économique, culturelle et politique. L’Etat est réduit à ses fonctions régaliennes. Maintenant c’est chacun pour soi et dieu pour tous.

Le JSD : Quant à la crise du Covid-19 et les mesures de confinement qu’il a entraînées, en quoi cela confirme les constats que vous développez dans votre livre ?

ER : Le message que j’essaie de délivrer c’est qu’il existe un effondrement des banlieues. Il y a une minorité qui s’en sort, comme c'est le cas pour certains noirs américains aux Etats-unis, une autre minorité qui est hélas de plus en plus large à cause du chômage endémique et qui s’effondre, et, au milieu de ça, il existe une majorité silencieuse grignotée par cette dernière minorité. Les classes moyennes sont en train de se faire grignoter. Cette réalité des classes populaires c’est quelque chose qui est valable pour l’ensemble de la société française. Les banlieues sont un laboratoire, le reste de la France finit toujours par connaître ce que les banlieues vivent. Concernant la question du Covid-19 et du confinement ce que vivent les banlieues a été exacerbé. Le confinement a été plus difficile au démarrage, le déconfinement va se faire de façon accélérée mais pas forcément plus qu’ailleurs. Ce qui se passe dans les banlieues c’est juste la réalité de la société française mais elle est plus précoce et parfois exacerbée. Nous ne sommes pas non plus dans une situation de ghettoïsation complète. Mais on y tend. Par ailleurs, le terrorisme a été un signal qui montre que des individus commencent à être complètement déconnectés du reste de la société, et ce depuis 1995.

Le JSD : Aujourd’hui, la menace qui plane sur les banlieues françaises est le phénomène de gentrification. Il entraine d’une part le déclassement d’une population plus aisée et le départ forcé des populations plus fragiles qui ne peuvent ni acheter ni louer. Faut-il y voir là une opportunité pour mobiliser à nouveau les classes populaires ? 

ER : La gentrification est un phénomène relativement inéluctable. Il y a un mélange de mixité sociale difficile à maîtriser car le marché est plus fort que l’Etat qui est censé réguler la gentrification. Il y a un côté négatif car la gentrification contribue à « coloniser » et expulser les plus pauvres, mais s’il était bien maitrisé il pourrait y avoir des effets positifs comme le mélange de classes sociales. On observe en tout cas qu’il y a un raidissement d’un certain nombre de gens à l’encontre de ce phénomène. Une prise de conscience pourrait s’opérer mais encore faudrait-il que des acteurs soient capables de mobiliser autour de ces questions. 

Selon vous, la crise sanitaire actuelle peut-elle être un élément déclencheur d’une conscientisation des banlieusards ?

ER : En banlieue il y a beaucoup de gens dynamiques mais qui ont une faible capacité à s’organiser pour dépasser des enjeux hyper locaux. Les personnels associatifs sont très dynamiques mais sont à l’état embryonnaire, à cause du précariat. On le voit avec le Covid-19, ils sont capables de se mobiliser mais cela reste très localisé et à court terme. Les crises ont le bénéfice de faire se mobiliser les gens, mais une fois que la crise est passée on se retrouve seul, sans avoir été formé, il n’y a pas eu de transmission pour militer de la part des anciennes générations. Il n’y a pas eu de transmission d’un savoir militant car ces militants ont connu beaucoup trop d’échecs et ne paraissent plus légitimes aux yeux des nouvelles générations. 

Maxime Longuet

Réactions

Erwan nous brosse un portrait courageux des banlieues mais son expression "effondrement" est un peu dure...je parlerai plutôt de mutation suite par exemple à la désindustrialisation et l'effacement du Parti communiste dans les banlieues, le changement de populations qui par exemple nous oblige à subir la fin de nos associations de locataires si efficaces autrefois ! Mais le jeune âge d' Erwan lui fait oublier que MITTERRAND avait promis le vote des Etrangers aux Municipales et qu'il n'a pas tenu ses promesses ! Ca irait beaucoup mieux dans nos banlieues si nous étions tous sur un même pied citoyen !
En janvier 1968 un deal a été conclu entre le pouvoir gaulliste et le Parti Communiste Français : à moi la ville de Paris à toi la banlieue Nord. Cette interview hallucinante dans laquelle le journaliste et la personne interrogée évoquent une gentrification et essaient d'opposer les habitants de la Seine-Saint-Denis les uns aux autres, semblent être le résultat de ce yalta de la région parisienne. En 1968 l'État gaulliste a offert la Seine-Saint-Denis au Parti Communiste Français. Les difficultés économiques et sociales se sont accumulées dans le nouveau département. En 2020 les classes moyennes parisiennes viennent se loger en Seine-Saint-Denis et c'est une excellente chose pour notre département.
Bonjour C'est un article qu'on aurait pas pu avoir lu dans le JSD il y a quelques années lorsque la pensée unique municipale nous disait qu'il faisait bon vivre à Saint Denis et dans les banlieues. Ou toute une partie des élus ne voulaient pas voir la réalité de la banlieue. Plusieurs phrase m'interpelle et rejoignent ce que je dis depuis plusieurs années. "Nous ne sommes pas non plus dans une situation de ghettoïsation complète. Mais on y tend"... toute les banlieues ne se valent pas certes mais quand Patrick Braouezec, ex président de plaine commune" dit qu'il n'y a pas de ghetto... C'est quand même assez grave. Certains critiquent l'état de ne pas voir la réalité en face. Qu'en est il de Patrick Braouezec? Deuxième phrase "Il y a un côté négatif car la gentrification contribue à « coloniser » et expulser les plus pauvres, mais s’il était bien maitrisé il pourrait y avoir des effets positifs comme le mélange de classes sociales." Enfin, une parole censée. Comme tous phénomène, il y a des effets positifs et négatifs. Idéalisé la banlieue comme le font certains élus a eu des effets terribles sur la banlieue. Comme le fait des villes de riches se barricadent en chassant le peu de pauvres qu'ils avaient sur leurs territoire. Comme Paris qui mets ses hôtels sociaux en banlieue... Comme c'est bien pratique.

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