Cultures

Ecole en recherche de bruits

Lundi matin, classe de Mohamed El Badri, école Jules Guesde. Mais que font donc ses élèves de CM2 A ? Ils émettent des sons bizarres, guidés par un drôle de zèbre enthousiaste, Nicolas Frize, qui leur a concocté des partitions encore plus étranges que les sons qui sortent de leurs bouches. Sur l’une des partitions, on voit même une paire de pieds ouverte à 120 degrés ! Doux délire artistico-pédagogique de l’Education nationale ? On pourrait le penser à voir un élève extérieur à la classe, qui observe ses camarades avec une forte envie de rigoler. Mais les camarades, eux, ne s’étonnent de rien. Mieux, ils semblent prendre bien du plaisir aux exercices de Nicolas Frize. Concert de chuintements, de sifflements, de ahanements dits decrescendo ou glissando. On s’échange des sons pour dessiner un « marécage vocal », comme demandé par l’animateur. On prononce des phrases sans queue ni tête, du style « Arrête de me rendre heureux ! » Parfois, les voix des uns recouvrent celles des autres, comme demandé par Nicolas Frize. On s’aide d’un bras ou de tout son corps. A l’arrivée, ça donne du son. Du beau son. Ou du son qui dérange. Du son qui fait rire. Du son qui surprend. Les enfants ont ouvert tout grand leurs oreilles. C’est le but de l’intervention de Nicolas Frize. Depuis 2005, il se rend dans diverses écoles dans le cadre du programme « Ecoute, écoute », mis en place par le ministère de l’Education nationale, pour aider les enfants à prendre conscience de leur environnement sonore. La capacité d’écoute est cruciale dans de nombreux domaines : pour apprendre, pour se concentrer, pour prendre conscience des autres, pour se sensibiliser à la musique. Sans compter qu’on peut aussi, par ce biais, détecter des défauts de l’ouïe. Le projet a d’ailleurs été initié par la mission Bruit du ministère de l’Ecologie et du Développement durable, après la mise en place, en octobre 2003, d’un plan national d’actions contre le bruit, qui prévoyait un volet relatif à la sensibilisation des jeunes gens.

C’est sous le préau de l’école que les enfants ont pris conscience des sons qui pouvaient les entourer. Nicolas Frize avait choisi de les emmener là, sous le préau, pour la première rencontre avec lui. Mafoud, l’un des élèves du CM2A, s’en souvient. « On a écouté le bruit des petits qui jouaient dans la cour, explique-t-il. On n’avait jamais fait ça avant. » Les sons qui les environnent  : une vraie découverte pour les enfants ! Ils connaissent tous le pépiement des oiseaux, vous citent facilement le chant de la pluie qui tombe sur le toit, qu’ils apprécient. Mais la conscience qu’ils ont de la richesse de leur environnement sonore est assez limitée, comme pour la plupart des adultes. Elle ne demande qu’à s’éveiller. Du coup, voici Yaëlle qui déclare la guerre aux grincements, Cherilyn qui s’emballe pour le bruissement des arbres de la forêt, et un autre qui s’avoue séduit par la pétarade du marteau-piqueur dans la rue ! Leur maître est emballé par leur motivation et leur manque de timidité quand ils se lancent dans les exercices vocaux de Nicolas Frize. Ces jeux vocaux, c’est tout bénéfice pour le travail de la chorale qu’ils ont créée récemment, hors du cadre d’Ecoute, écoute. « La prise de conscience des sons d’alentour viendra peu à peu », relativise Mohamed El Badri. Un dernier son pour la route ? C’est Louis qui le donne : celui de ses parents, qu’il entend faire la vaisselle, le soir, depuis sa chambre. Prélude à de doux rêves.
Pascal Marion