En ville

Djoudi n’oublie pas sa sœur Fatima Bedar

Il avait 5 ans. Elle en avait 15. Elle n’est jamais revenue de la manifestation sanglante du 17 octobre 1961 où la police de Papon a noyé des centaines d’Algériens.
La photo de Fatima Bedar et le cartable que la jeune fille possédait quand elle a disparu
La photo de Fatima Bedar et le cartable que la jeune fille possédait quand elle a disparu


Les livres, les lettres, les articles, le cartable avec des classiques de la littérature rangés à l’intérieur… Dans le pavillon de Djoudi Bedar, à Stains, sa sœur Fatima est présente 53 ans après sa mort. Il en est ainsi à chaque fois qu’approche la date anniversaire du 17 octobre 1961, quand la police de Papon a jeté des centaines d’Algériens dans la Seine. Fatima avait alors 15 ans. Djoudi, dix de moins. 


Sa sœur, c’est elle qui l’emmenait à l’école, à Stains, avant qu’elle-même prenne le bus jusqu’au collège de la rue des Boucheries, à Saint-Denis. Le 17 octobre 1961, Fatima voulait de toutes ses forces participer à la manifestation pacifique appelée par le FNL. 


De toutes ses forces, elle désirait protester contre le couvre-feu

De toutes ses forces, elle désirait protester contre le couvre-feu frappant les Algériens. Sensibilisée à la cause de l’indépendance de l’Algérie à force d’assister à des réunions clandestines auxquelles son père Hocine l’emmenait, Fatima a bravé l’interdit parental de manifester. Son père a déclaré sa disparition au commissariat de police, où il a été reçu moins bien qu’un chien, le 18 octobre 1961.


Sa mère a refait chaque jour les trajets que Fatima empruntait d’ordinaire. En vain, et en larmes. Djoudi se rappelle : « Je n’allais plus à l’école. Je marchais dans les rues avec ma mère, à Saint-Denis et surtout à Stains. Elle pleurait, elle priait. » Quinze jours plus tard, le doute ne fut plus permis. 


Le 31 octobre, se souvient Djoudi Bedar, son père est rentré à la maison avec le cartable de Fatima dans une main et sa montre dans l’autre. Il revenait de l’institut médico-légal de Paris afin d’identifier un corps gonflé, retrouvé par un éclusier du canal, et gisant au milieu d’une vingtaine de cadavres. Gonflé après deux semaines passé dans l’eau, et donc méconnaissable, seule la chevelure noire, longue et abondante de Fatima a permis de l’identifier avec certitude.


Djoudi raconte l’histoire dans tous les détails. Sa famille prostrée, désireuse de ne plus entendre parler de cette tragédie durant des années, la version policière et fumeuse du suicide, la difficulté d’être Algérien sur le sol français pendant toutes ces années. Il parle de son père, tirailleur qui a combattu le nazisme en Tunisie, en Italie et en Provence… pour finir « avec une pension de combattant de 200 euros par semestre ! ». 


Djoudi évoque aussi avec émotion Jean-Luc Einaudi, l’historien qui a tant fouillé l’omerta d’État qui a couvert les crimes policiers du 17 octobre 1961, jusqu’en 2012, quand François Hollande a reconnu la répression sanglante dans la foulée de son élection. « Jean-Luc est mort d’un cancer foudroyant en mars 2014. Je suis l’un des derniers à l’avoir vu fin février.


Le collège de Stains qui devait s'appeler Fatima Bedar se nommera Barbara

Malgré sa maladie, il était heureux quand je lui ai annoncé qu’un collège de Stains allait porter le nom de ma sœur. » Seulement voilà : malgré un courrier officiel du maire en date du 9 avril 2014 et stipulant que « en accord avec le conseil général de Seine-Saint-Denis et vous-même, la Ville de Stains a l’immense honneur de nommer ce nouveau collège Fatima Bedar » il n’en a finalement rien été. L’établissement s’appelle Barbara. Le principal et une partie de l’équipe pédagogique l’ont voulu ainsi et ont été écoutés malgré l’engagement pris. Cette décision reste en travers de la gorge de Djoudi Bedar.


Dominique Sanchez


Vendredi 17 octobre 2014 La cérémonie d’hommage aux Algériens victime de la répression débutera à 18h, sur la place face à la gare baptisée « des victimes du 17 octobre 1961 ».


Réactions

Réagissez à l'article

(ex. : votre.nom@fournisseur-internet.com) Cette adresse ne sera pas publiée sur le site.
Merci de prendre connaissance de la charte des commentaires ci-dessous.

Principes de modération

Les commentaires postés sur lejsd.com sont modérés avant publication par l’équipe éditoriale.
Les commentaires sont ouverts les quatre semaines suivant la mise en ligne des contenus.
Les messages sont publiés dans leur intégralité ou supprimés s’ils sont jugés non conformes à la charte.
L’internaute est responsable des commentaires qu’il poste. L’équipe du JSD se réserve le droit de retirer tout commentaire si elle l’estime nécessaire pour la bonne tenue des échanges.
La modération dans l’immédiat a lieu du lundi au vendredi, en horaires de jour.
Lorsqu’un internaute poste plusieurs fois le même commentaire, l’équipe du JSD n’en publie qu’une version.

Pseudonymes

Il n'est pas autorisé de choisir comme pseudonyme le nom d'une autre personne physique ou morale (entreprise, institution, etc.) ou d'utiliser un nom similaire à celui d'un autre internaute dans le but de créer une confusion.
Les noms contenant des allusions racistes, sexistes ou xénophobes sont proscrits.
Si un internaute utilise plusieurs pseudonymes pour commenter, le JSD se réserve le droit de supprimer ces comptes, sans préavis.

Contenus illicites et prohibés

Le contenu des commentaires ne doit pas contrevenir aux lois et réglementations en vigueur. Le JSD supprimera tout commentaire contrevenant à la loi, ainsi que tout commentaire hors-sujet, répété plusieurs fois ou grossier.
Sont notamment illicites les propos racistes, antisémites, sexistes, homophobes, discriminatoires, diffamatoires ou injurieux, incitant à la violence (y compris les appels à la restauration de la peine de mort) ou à la haine raciale, niant les crimes contre l’humanité et les génocides reconnus, faisant l’apologie des crimes de guerre et du terrorisme ; justifiant des actes violents et des attentats.
Sont également proscrits : les propos de nature pornographiques, pédophile ou délibérément choquants ; les atteintes à la présomption d’innocence, l’usurpation d’identité, l’incitation à la commission de crimes ou de délits, l’appel au meurtre et l’incitation au suicide et la promotion d’une organisation reconnue comme sectaire…
Il est également interdit de divulguer des informations sur la vie privée d'une personne, de reproduire des échanges privés et d’utiliser des œuvres protégées par les droits d'auteur (textes, photos, vidéos...).
Actuellement la publicité est interdite sur lejsd.com Les liens promotionnels sont proscrits mais la publication d’un lien vers un site commercial en lien direct avec le sujet dont il est question dans le programme ou le fil de commentaires peut être tolérée, si elle apporte un complément d’information utile à l’internaute.
Le JSD se réserve le droit de supprimer tout commentaire contenant des propos agressifs visant des personnes, notamment les autres commentateurs.
La suppression d’un commentaire entraîne celle des réponses qui lui ont été faites.
Pour contester une modération, merci d’écrire à info@lejsd.com.

CAPTCHA
Ce champ nous permet de vérifier que vous n'êtes pas un robot spammeur