En ville

Exilés à la rue
/ Des maraudes pour atténuer l’abandon

La crise sanitaire exacerbe la précarité des exilés installés le long du canal Saint-Denis. Pour pallier l’inaction des autorités publiques, le collectif Solidarité migrants Wilson effectue trois maraudes par semaine. Le JSD a suivi l'une d'elles. Reportage.
Les bénévoles distribuent des masques (C) Marine Delatouche
Les bénévoles distribuent des masques (C) Marine Delatouche

On est comme les rats, on ne voit pas le soleil ! » Sous le pont de la Maltournée où il vit avec une dizaine d’« Ukrainiens, Algériens, Kabyles, Égyptiens et Indiens », ce Tunisien de 52 ans plaisante en énumérant les prénoms des rongeurs qui squattent son lieu d’habitation. « Il y a Jacques, Georges, je les reconnais. »

Assis sur un tabouret à l’entrée de sa tente, un réchaud à ses pieds, le « cuisinier du camp » raconte avoir traversé neuf années de « galère » en France. « On n’est pas Européens, on n’a rien », résume celui qui, en cette soirée du jeudi 4 juin 2020, déplore l’absence de toilettes à proximité. Face aux conditions de vie déplorables des exilés vivant le long du canal Saint-Denis, seize associations avaient déposé un référé liberté le 27 mai demandant un « accès à l’hébergement », « à l’eau » et « des conditions sanitaires correspondant à la réglementation (bennes à ordure, WC, douches) ». Parmi elles, le collectif Solidarité migrants Wilson dont fait partie Clarisse.

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« À la dernière maraude, une dame est venue nous voir avec son bébé. Elle avait envie d’aller aux toilettes. Avec des bénévoles, on a fini par se mettre devant elle pour la cacher. C’est une situation humiliante. » Ce soir-là, ils sont huit à s’organiser dans le hall du théâtre de la Belle Étoile, à la Plaine, pour distribuer à vélo deux cents repas. « Qui connaît les itinéraires ?, interroge la bénévole. D’habitude, on est douze ou quatorze. Une équipe part à Paris et deux autres au canal, mais ce soir, nous ne sommes que huit, donc on ne fait que le canal ? »

Les itinéraires des maraudes évoluent au gré de la recomposition des camps suite aux démantèlements. Les remorques à vélo chargées de repas, de packs d’eau, de masques et de gel hydroalcoolique, une équipe se dirige vers la partie nord du canal. Premier arrêt sous un pont de l’avenue Francis-De-Pressensé, entre Saint-Denis et Aubervilliers. Les piliers démarquent les habitations. Personne ne répond mais Sofia, Marion, Rafik et Bénédicte laissent repas et bouteilles d’eau en hauteur, pour éviter que les rats ne se servent avant les destinataires.

« C’est vous pour la distribution de vêtements ? »

Le bassin de la Maltournée est leur seconde étape. Ici, certains avaient un logement et un travail il y a quelques années, mais ont tout perdu. C’est le cas de cet Ukrainien qui raconte en russe avoir quitté son pays, refusant d’y faire la guerre. Alors que les bénévoles quittent le campement, une voix de femme en provenance de l’une des tentes nous interpelle : « C’est vous pour la distribution de vêtements ? » Bénédicte ramène à la jeune Marocaine un guide pratique à destination des personnes exilées. Elle en profite pour la rassurer sur le coronavirus. Celle qui partage sa tente avec son compagnon ne s’épanche pas sur ses conditions de vie. « J’ai juste mal aux dents, mais j’ai pris un Doliprane, ça va passer », sourit-elle. Direction « les tranchées » comme les nomme Sofia.

Pour rejoindre ces quelques tentes proches du Stade de France, il faut remonter jusqu’à la gare de Saint-Denis puis longer dans l’autre sens le canal. Sept sont installées entre les tas de terre, sous un pont de l’autoroute. Boubacar, Guinéen de 26 ans, passe la tête à l’extérieur lorsque l’étudiante en cinéma lance un « bonjour » général. « Je suis arrivé ici il y a trois mois, mais j’ai été enregistré en Espagne donc je dois attendre quelques mois pour demander l’asile. Je ne peux pas encore travailler », débite-t-il, visiblement habitué à détailler sa situation.

Si aucune mesure sanitaire n’a été prise pour ce petit campement, une ordonnance du tribunal administratif de Paris datée du 5 juin somme les communes d’Aubervilliers et de Saint-Denis « d’installer, dans un délai de huit jours […] dans les trois campements situés le long du canal Saint-Denis au niveau du pont de Stains, du pont du Landy et du bassin de la Maltournée, des points d’eau, des cabines de douches et des sanitaires […] ». Ce à quoi la Ville de Saint-Denis répond qu’elle a « entrepris les démarches pour mettre en place un accès à l’eau et aux sanitaires (1) », bien qu’elle soit « étonnée » de sa mise en cause.

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Dans son communiqué daté du 8 juin, la mairie rappelle qu’elle mène une « action volontariste pour accompagner toutes les personnes à la rue » et qu’elle a « toujours répondu aux sollicitations émanant des associations ». La municipalité pointe du doigt « l’État », dont c’est la compétence, assure-t-elle, et réitère sa volonté d’« obtenir de l’État une nouvelle politique d’accueil des exilés ». Les derniers repas sont servis dans une caravane un peu plus loin et dans une tente isolée en hauteur. Rafik y grimpe quelques minutes. « La dernière fois, l’homme était tout bleu, on a dû appeler une ambulance. Aujourd’hui, je ne l’ai même pas reconnu. » La maraude s’achève vers 21 h 30 et tous les repas n’ont pas été distribués, faute de bras.
 

Marine Delatouche

(1) Selon plusieurs témoignages d’exilés installés sous le pont de Stains (Aubervilliers), ni accès à l’eau ni sanitaires n’avaient encore été mis en place jeudi 11 juin sur ce campement qui a grossi ces derniers temps. 

 

POUR EN SAVOIR PLUS : 

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> VIDÉO / Débat sur l'accueil des migrants : l'action des pouvoirs publics remis en cause

Réactions

Les démocraties sont fragiles. Elles sont lentes. A tout moment elles peuvent basculer vers un système totalitaire. Qui se souvient que pendant quatre ans de 1940 à 1944 les doriotistes tenaient la Ville de Saint-Denis ? On a effacé cette période alors qu'il faudrait au contraire l'analyser. Les démocraties sont fragiles, longues à se décider et le président turc ERDOGAN exploite cette fragilité en poussant des milliers de migrants à rejoindre l'île de Lesbos. ERDOGAN veut créer le chaos sur cette petite île de la Grèce où vingt mille migrants s'entassent dans des conditions effroyables autour du camp de la Moria. Le rôle de la France consiste à dissuader le président turc ERDOGAN de déstabiliser les démocraties occidentales.

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