Portrait

Frédéric Ducros
/ De l’or dans les mains

Fondeur d’art. Installé dans les anciens ateliers Christofle, en bordure de canal, Frédéric Ducros vient de réaliser, pour Plaine Commune, 110 clous pour jalonner le chemin de Compostelle sur le territoire.
Frédéric Ducros dans son atelier dionysien
Frédéric Ducros dans son atelier dionysien

La patine du temps s’est déposée au creux des mains de Frédéric Ducros, fondeur d’art de son état. Elles ont acquis, au fil des années, cette légitimité à pratiquer cet art surgi de la nuit des temps qui fête les épousailles du métal en fusion avec la courbe de hanche d’une femme alanguie. Par leur rugosité, elles signent le travail de force à charrier des sacs de mitraille, de lingots de bronze, ou à tirer sur les chaînes pour soulever de lourdes charges. Mais elles sont aussi capables de tenir au creux de leur paume ce visage de femme, et d’en suivre le profil d’un doigt assuré. Ces mains rappellent étrangement celles du métallo trônant devant le bureau de Frédéric Ducros, une masse à la main reposant sur son épaule. « Ce buste a été offert à mon grand-père par ses ouvriers quand il a eu sa Légion d’honneur, en Algérie. » Ce grand-père, il l’apprendra plus tard, avait monté la plus grande fonderie d’Afrique du Nord, à Oran. Il faudra sauter une génération pour que la relève soit prise par le petit-fils.

Cinq métiers en un

Frédéric Ducros s’est posé il y a une quinzaine d’années dans un des ateliers de l’ancienne usine Christofle, à Saint-Denis, face au canal. Pour le retrouver dans son atelier, il suffit de suivre Rocky, un Bearded Collie de 5 ans, le portrait craché du patron, qui a fait de ce territoire une terre de liberté. « Sur le site, raconte son maître, il circule, va voir tout le monde, ne sort jamais et revient toujours. » Après quarante ans de métier, la fonderie d’art à la cire perdue reste pour lui une passion. « Si la fonderie d’art est une spécialité, explique-t-il, elle est constituée de cinq métiers. Et si c’est un métier, elle est constituée de cinq spécialités : celle du mouleur, du cireur, du fondeur, du ciseleur et du patineur. Et moi, dit-il en riant, j’assure 99,99% de tout cela ! Je travaille seul. » 

Au milieu de son capharnaüm, Frédéric s’est aménagé un coin détente. Là il peut souffler ou grignoter un fruit. En face, il s’est composé un mur pêle-mêle avec des coupures de presse, des cartes postales, des photos de Rocky, « la meilleure alarme qui soit », des citations, des blagues de copains, et bien sûr un hommage appuyé à la figure de Ducros, vous savez bien, celui qui se décarcasse… À la demande de Plaine Commune, il a conçu et réalisé, afin de jalonner le chemin de Compostelle, 110 clous en laiton – mélange de cuivre, zinc et étain – dont  95 ont été posés dans les communes de Saint-Denis mais aussi de Pierrefitte et d’Aubervilliers. « Je tire une certaine fierté de cette création, car mon métier est de reproduire les créations des autres. Le motif principal représente une coquille Saint-Jacques, symbole du chemin de Compostelle, au milieu duquel apparaît le tracé du territoire de Plaine Commune. » Le reste du temps, l’artisan d’art travaille essentiellement pour des artistes qui réalisent de la statuaire. « Mon ADN, c’est la statuaire, la représentation, la figure humaine et parfois l’animalier. » À 62 ans, il ne sait pas ce qu’il adviendra de son atelier, la relève familiale n’étant pas au rendez-vous. 

En attendant, il accueille pour 22 semaines une jeune stagiaire de 18 ans, Anaïs Monthioux, en bac pro fonderie. Gabarit de poche face à l’imposante stature de son maître de stage, elle explique : « Monsieur Ducros m’apprend tout son métier, faire une cire, retoucher la cire, couler… La fonderie d’art c’est assez physique, mais moins costaud que la fonderie industrielle, mais moi, ça me va parfaitement ! »

 

Claude Bardavid