Portrait

Luisa de Souza
/ De l’art sans le savoir

Elle n’est jamais allée à l’école, n’a appris ni à lire ni à écrire, a travaillé dès l’âge de 9 ans. Un jour, spontanément, elle a fait des collages, qui racontent, malgré elle, l’histoire de sa vie.

« Si je savais lire et écrire, je fais un livre de ma vie. » Luisa de Souza, jolie dame de 93 ans, n’est jamais allée à l’école et a appris à parler le français sur le tard. Née au sud du Portugal, à Faro, dans une famille de dix enfants, elle a travaillé toute gosse et est arrivée en France, à Saint-Denis, à la trentaine. Son accent roule les r, chuinte les consonnes, fait chanter les voyelles. Dans son petit studio qu’elle occupe depuis 2007 à la résidence pour personnes âgées Basilique, sur une table à côté de fauteuils coiffés de napperons en dentelle, des magazines éparses… qu’on ne s’attendrait pas à trouver chez une femme illettrée.

Car Luisa, qui est loin d’avoir les deux pieds dans le même sabot, a trouvé la parade pour le raconter, le roman de sa vie. Ou plutôt l’idée s’est imposée comme ça, malgré elle. En 2011, elle débute le collage. « Toute seule. » Des images de revues qu’elle choisit, découpe, organise et colle sur des feuilles de papier A4. « Je n’ai pas compris du tout ce que ça voulait dire. » Alors elle jette à la poubelle ses premières productions. Mais recommence, poussée par elle ne sait quel besoin tenace. Refait un collage. Le jette. Un deuxième. Même sort. Elle garde le troisième. « J’ai commencé comme ça. C’est un mystère ! » Un mystère qui la taraude au point de s’en ouvrir à un psychologue. Le professionnel lui donne la clé : ses collages, ce sont des épisodes de sa vie.

« C'est un mystère »

Luisa assure que quand elle crée, elle n’a aucune idée de ce qu’elle raconte. À la manière de l’écriture automatique qu’affectionnaient les surréalistes. Elle dessine aussi. Un trait courbe, entre le dadaïste Jean Arp et le chantre de l’art brut Jean Dubuffet. Luisa explique l’un de ses « tableaux ». So n doigt suit les papiers découpés, révélant l’histoire qui s’y cache : un paysage de campagne en fond ; de l’eau vive dans le bas de la composition ; dans un coin, une bâtisse ancienne ; un homme, patchwork de plusieurs images découpées, penché vers une petite fille presqu’engloutie par les flots…

Cette scène, Luisa l’a vécue quand elle avait 3 ans. Elle se baladait avec un copain, pas plus âgé qu’elle, près d’un moulin à eau. Elle repère du fil abandonné, se met en tête de pêcher dans la rivière, tombe dans le courant. Elle se souvient avoir pensé « je vais mourir ». Enfant minuscule, elle réussit malgré tout à se mettre debout, dans cette masse liquide profonde d’1m50. Aujourd’hui encore, elle s’interroge. Ses yeux vifs s’immobilisent, concentrés sur cette question insondable. « Comment est-ce que c’est possible, pour une enfant de 3 ans ? C’est un mystère… Puis un monsieur est arrivé, m’a donné la main et m’a sauvée. » Maintes fois, Luisa a été confrontée au danger. Danger de mort, tentative de viol… S’en est toujours sortie. Elle en est convaincue : des anges gardiens veillent sur elle.

« À 9 ans, je travaillais du lever au coucher du soleil », dans la campagne, avec son père, dont elle parle avec affection. À 12 ans, elle embauche « chez des gens riches ». Sa patronne la maltraite. Mais Luisa est farouche. « Comme j’étais mal payée, je faisais pas bien le ménage. La poussière… » Elle fait mine de souffler dessus. Elle rit, comme une gamine malicieuse. « J’ai fait beaucoup de bêtises. » Du théâtre, aussi. « Je travaillais le jour, j’en faisais la nuit. J’y ai trouvé mon fiancé. Mais il était déjà pris. Je suis partie et me suis mariée à un autre. » Elle a 18 ans, fait deux enfants, une fille et un garçon. Puis elle rencontre Antonio, son second mari, père de ses deux autres fils. Lui, c’est le grand amour de sa vie, décédé il y a neuf ans. Dans les années 1950, le Portugal vit sous le joug du dictateur Salazar. « C’était terrible. » Antonio, comme Luisa, sont des opposants, ce qui vaudra trois mois d’emprisonnement à Monsieur. C’est à sa sortie que le dernier garçon de Luisa est conçu… « Un cadeau de prison ! »

« Je communiquais par gestes »

En 1960, Luisa rejoint Antonio qui, « recherché pour raisons politiques », a émigré en France. « Avant j’avais une vie normale au Portugal. Je suis arrivée à Saint-Denis dans un bidonville. J’étais désespérée. » Vaillante, elle trouve un boulot – cuisine-ménage – au culot, dans un hôtel-restaurant. « Je travaille avec les mains, pas avec la bouche », mime-t-elle. À l’époque elle ne connaît pas un mot de français. « Je communiquais par gestes. » Au bout de trois ans, la famille de Souza parvient à s’acheter une « très petite » maison, une voiture… Son dernier poste, dans une usine de conserves à Aubervilliers où elle fait beaucoup de manutention, finit de l’user.

Aujourd’hui, si elle se déplace volontiers en fauteuil roulant – elle a pris de ce point de vue, assise, des photos assez remarquables de Saint-Denis et ses habitants – elle trouve l’énergie de s’en extraire pour danser au bal du mardi de la résidence Basilique. Ses quatre enfants « ont réussi ». Elle a des petits-enfants. En mai, elle a fait un AVC. Deux jours de coma. Et s’en est encore tirée. Elle dit que, depuis, sa vie « est de l’autre côté ». Prête à quitter cette terre, sereine. Son regard est pourtant alerte, son visage juvénile malgré les ans. On y voit le reflet de la fillette de 3 ans qui a échappé à la noyade. Et fait de l’histoire de sa vie une œuvre artistique, sans instruction aucune. « Ça, c’est vraiment un mystère. »