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Débat
/ Crise de l'universalisme à la française ?

L’Observatoire de la laïcité de Saint-Denis organisait samedi 12 janvier à la bourse du travail une journée de rencontres consacrée au concept d’universalisme. Plus de 200 personnes ont participé à l’événement qui se voulait « rassembleur ».
Le premier débat de la journée était intitulé : "De l'universalisme à l'universalité des droits fondamentaux : quels défis ?"
Le premier débat de la journée était intitulé : "De l'universalisme à l'universalité des droits fondamentaux : quels défis ?"

Deux tables rondes composées d’une dizaine d’invités, quelques interrogations et assertions assumées, parfois alambiquées, sur les dangers que rencontreraient l’universalisme et la laïcité à la française dans le champ des arts, de l’éducation, du féminisme ou encore de la pensée…

Les temps forts des débats autour de « L’universalisme en questions », auront mis en lumière les nombreuses discordances, polémiques, partis pris, autour d’un concept porté par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, et la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. C’est l’universalité de ces textes historiques que l’Observatoire de la laïcité de Saint-Denis ambitionnait de remettre sur le devant de la scène, de « réhabiliter », à travers cette journée de discussions.

« Quand nous défendons l’universel, nous défendons le respect de chaque être humain. Nous ne sommes pas des islamophobes, des fascistes », a exposé dans son mot d’ouverture Jean-Pierre Sakoun, président du Comité Laïcité République (CRL), association de défense de la laïcité. Ce signataire de l’« Appel des 113 » (1) a dans le même temps mis à mal l’actualisation de la loi de 1905 lancée par l’exécutif (qui vise notamment à structurer l’Islam de France) considérée à ses yeux comme une
« menace » à la laïcité.

Non « prévue au programme », comme elle s’en est amusée elle-même, la journaliste franco-marocaine Zineb El Rhazoui a reçu les premières salves d’applaudissements de la salle, lorsqu’elle a rendu hommage à Charb, ce « cerveau cultivé qu’ils nous ont pris » et rappelé que « des coups de sabre ont été portés dans le pacte républicain. » À nouveau menacée de mort pour ses propos récents sur l’islam (2), l’ancienne journaliste à Charlie Hebdo a, à son tour, fustigé la révision actuelle de la loi de séparation des Églises et de l’État « qui se profile de manière inexorable ». Avant d’appeler à la « méfiance » et à la « vigilance ».

Ghada Hatem Gantzer, fondatrice de la Maison des femmes de Saint-Denis, était l’invitée d’honneur de l’événement. La gynécologue et obstétricienne a notamment rappelé « l’importance anormale qu’a pris l’hymen, de communautés en communautés et de religions en religions ».
 

« Qu’est-ce qu’on veut ? La laïcité ! »

« Qu’est-ce que l’universalisme aujourd’hui ? » « Comment peut-on le revisiter ? », a questionné l’essayiste et militante féministe Djemila Benhabib, qui animait les tables rondes de cette journée. « Qu’est-ce qu’on veut ? », a-t-elle demandé à maintes reprises au public. « La laïcité ! », répondait-il en chœur.

Samuel Mayol, directeur de l’IUT de Saint-Denis, était l’un des invités du premier débat. Celui qui a reçu des mains de Manuel Valls le Prix laïcité en 2015 s’est inquiété de l’état de l’universalisme, « de plus en plus remis en cause » au sein de l’université. Et d’énumérer les facultés où des mouvements, à l’instar des Indigènes de la République, ont un droit de parole. « S’il y a bien un lieu où on doit pouvoir s’interroger sur tous les sujets c’est bien l’université. Mais avec des chercheurs universitaires, non des militants de bas étage. » Autre point mis en exergue par l’universitaire : la hausse annoncée en novembre des frais d’inscriptions pour les étudiants étrangers, qui selon lui « va à l’encontre » de « l’universalisme français ». « Depuis la Révolution, nous mettons en valeur la laïcité à travers l’accueil d’étudiants étrangers. Maintenant, où vont-ils aller ? Aux États-Unis, pour apprendre des valeurs communautaristes! », s’est-il indigné.

 

Communautarisme

Communautarisme. Le mot est revenu plusieurs fois dans la bouche des différents intervenants des deux tables rondes de la journée. Yves Mamou, ancien journaliste au journal Le Monde a participé au premier débat intitulé : « De l’universalisme à l’universalité des droits fondamentaux : quels défis ? » Pour l’auteur du livre « Le Grand abandon. Les élites françaises et l’islamisme » (Ed. Artilleur), le communautarisme est aujourd’hui ce qui « va aider la classe dirigeante à se maintenir ». Le positionnement ferme, assumé - discutable - du journaliste, envers « l’islamisme en France » et son rapport aux élites, est né a t’-il expliqué, de son « propre malaise à vivre » dans l’Hexagone où il a vu « l’antisémitisme progresser dans les années 2000, la liberté d’expression se restreindre ».

Selon lui, l’universalisme à la française est menacé par les élites elles-mêmes. « Comment une société fondée sur la liberté pouvait favoriser l’installation dans ce pays d’une idéologie politico-religieuse ? », s’est-il étonné. La thèse avancée par l’essayiste pour tenter de saisir ce constat est la suivante : la mondialisation « a formé une classe dirigeante sans attache nationale, déterritorialisée ».

D’autres concepts et notions en « isme » sont passées sous le radar « universaliste » des quelques personnalités présentes au deuxième débat intitulé « L’universalisme en action : comment agir dans son environnement ». C’est le cas du féminisme.
Christine Le Doaré, co-fondatrice du réseau féministe Les VigilantEs est venue défendre le « féminisme universaliste » qu’elle oppose au « féminisme relativiste » décrit dans son discours comme « un contre-féminisme », un « dévoiement du féminisme ». Après avoir rappelé l’engagement du réseau Les VigilantEs contre « le patriarcat religieux », et leur soutien pour les femmes iraniennes, la militante a lancé un pic au mouvement #Noustoutes, qui lors de la marche historique du 24 novembre 2018 à Paris, était au côté de la militante et journaliste Rokhaya Diallo. L’émergence ces dernières années en France de la parole de militantes féministes et antiracistes, défendant la particularité et la pluralité de féminismes aurait-il bouleversé la vision d’un universalisme à la française, voire occidentale ? 


« On a abandonné les quartiers »

Les dernières demi-heures de débat ont laissé place à l’exposition des failles et « atteintes » à la laïcité au sein de l’école, un sujet sensible, très médiatisé, porté par deux intervenants : Bernard Ravet, ancien principal de collège à Marseille et Frédéric Béghin, journaliste et essayiste. Pour le premier, le constat est amer, notamment à Marseille où il a travaillé. Selon lui, il existerait une « fracture » entre l’école de la République et les jeunes, enfants, lycéens « en conflit de loyauté énorme » avec l’Institution. L’ancien chef d’établissement fait référence également aux quartiers marseillais où « se développent des courants islamistes, salafistes, tablighs ». « Quelle est l’offre républicaine dans nos quartiers ? », a interrogé Bernard Ravet, l’un des signataires de l’ « Appel des 113 ».

L'apport au débat de Frédéric Béghin a été lui, centré sur son enquête concernant les atteintes à la laïcité à l’école : « Prière pour l’école » (Ed.Plon). Le journaliste est allé à la rencontre « de la communauté éducative et de parents d’élèves » pour tenter de comprendre « ce que signifie l’atteinte à la laïcité dans les écoles maternelles, les collèges et lycées ». Ses recherches se sont focalisées sur toutes les « obédiences » religieuses, a-t-il précisé. Opposition à la théorie de Darwin, refus de suivre les cours en raison des préceptes d'une religion... sont les quelques exemples qu'il a cité. L’essayiste a expliqué s’être déplacé dans plusieurs villes de France : Morlaix, le Havre, des banlieues de Bordeaux, du nord de la France… et avoir analyser dans son livre « la réaction de l’Institution face à ce phénomène d’atteinte à la laïcité ».

Enfin, a t-il continué, si « la loi sur l’interdiction des signes religieux est globalement respecté, il faut encore rappeler aux filles d’enlever leur voile devant l’établissement ». Quant aux professeurs, a conclu Frédéric Béghin, « ils ne sont plus d'accord avec la laïcité, ce ne sont plus les hussards noirs de la République ». 
 

Yslande Bossé 

(1) pétition lancée début janvier sur le site change.org pour s’opposer aux « modifications de la loi des séparations des Églises et de l’État du 9 décembre 1905 », qui a fêté en décembre 2018, son 113e anniversaire.

(2) « Il faut que l’Islam se soumette à la critique, qu’il se soumette à l’humour, qu’il se soumette aux lois de la République, qu’il se soumette au droit français », a-t-elle affirmé le 14 décembre sur CNews.

Réactions

BRAVO !!! et merci pour cette fidèle synthèse Difficile de résumé un contenu aussi dense J'aurai aussi mentionné les petites bulles d'oxygène : le powerpoint d'accompagnement et la voix et le choix des textes de la chanteuse lyrique. Cordialement
Je n'étais pas présent donc je vais laisser le soin de commenter à ceux qui l'étaient mais la rédaction de cet article me parait très orientée.
Merci pour ce CR de la journée, et bravo pour vos combats et actions !
j'y étais à cette réunion. C'était très intéressant au même titre que celle de l'année dernière sur la laïcité. le terme «universalisme»utilisé en terme générique ne veut rien dire. Universalisme de quoi? L'universalisme va de pair avec le multiculturalisme son contraire. Le terme « multiculturalisme» utilisé en terme générique ne veut rien dire non plus. Multiculturalisme de quoi? Chez un groupe d'individus, le multiculturalisme s'éclate en multiculturalismes culinaire, artistique (chants, musique, théâtre, urbanisme, littérature) et des traditions. Là l'universalisme ne s'applique pas car on a affaire à des caractéristiques culturelles spécifiques par groupe d'individus. Par contre l'humanisme défini par les droits de l'homme (1789 et ONU en1948),des femmes et des enfants s'applique pour le respect des droits de vivre en paix pour tout être vivant sur cette planète quelque soit sa couleur de peau et sa vie multiculturelle et nous pouvons alors parler de « universalisme humaniste ». En conclusion L'universalisme n'existe qu'au niveau pensée humaniste et n'a pas d'aspect culturel. Je dirai donc que l'universalisme chapeaute le multiculturalisme pour que ce dernier puisse s'appliquer librement à chaque groupe d'individus .
@mourad : la seule orientation de cet article, ce sont les yeux et les oreilles de la journaliste présente sur place, et sur une durée plutôt longue à lire l’article. Comme vous le précisez : vous n’étiez pas là :-) @Yslande Bossé : nous avons distribué 301 bracelets d’identification au total. Je vous confirme donc que nous étions plus de 200 :-). Merci pour votre article.

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