Mercredi 10 juin 2026

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Brigitte Lainé bannie : l'archiviste contre Papon

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Par Romain
6 min de lecture
Brigitte Lainé bannie : l'archiviste contre Papon

Le 17 octobre 1961, des centaines de manifestants algériens défilaient à Paris sous les ordres de la fédération de France du FLN. La police du préfet Maurice Papon réprima ce rassemblement dans un bain de sang : 63 morts nord-africains officiellement recensés, dont 26 jamais identifiés, des corps repêchés dans la Seine, et plus de deux décennies de silence institutionnel. C'est autour de ce massacre que l'archiviste Brigitte Lainé allait payer le prix fort de sa conscience professionnelle.

Brigitte Lainé bannie à cause de Papon : le témoignage qui a tout changé

L'historien Jean-Luc Einaudi avait publié dès 1991 son ouvrage La Bataille de Paris, 17 octobre 1961. Travail courageux, salué par certains, critiqué par d'autres pour son angle militant. En février 1998, il dépose une demande de dérogation pour consulter les registres du parquet conservés aux Archives de Paris. Aucune réponse ne lui parvient. En mai 1998, il publie dans Le Monde que la répression de 1961 constitue "un massacre perpétré par des forces de police agissant sous les ordres de Maurice Papon".

Papon riposte aussitôt. En février 1999, il attaque Einaudi en diffamation devant la 17e chambre du tribunal de large instance de Paris, réclamant 1 million de francs en dommages-intérêts. Sa stratégie repose sur un point précis : Einaudi n'a toujours pas accès aux archives judiciaires. Sans documents, pas de preuve. Sans preuve, pas de défense.

C'est là qu'intervient Brigitte Lainé. Conservateur en chef du patrimoine aux Archives de Paris, elle garde ces archives depuis vingt-cinq ans avec son collègue Philippe Vaste. Ils connaissent l'existence de procès-verbaux de commissaires décrivant avec précision les conditions dans lesquelles les corps ont été repêchés, les marques de violence, l'identification des victimes et l'usage systématique du sigle FMA pour "Français musulmans d'Algérie". Communiquer ces documents directement à Einaudi ? Impossible sans dérogation. Témoigner en justice ? Légalement admissible, déontologiquement fondé.

Le 11 février 1999, Lainé monte à la barre. Philippe Large fournit un témoignage écrit avec cotes d'archives. Leurs déclarations révèlent non seulement le contenu des pièces, mais aussi quelque chose d'accablant : le refus d'accès opposé à Einaudi relevait d'un "acharnement" sans précédent en quinze ans de traitement de demandes de dérogations. D'autres chercheurs travaillant sur le même sujet avaient obtenu des dérogations. Lainé pointe des "raisons politiques" possibles. Einaudi gagne le procès. Le tribunal reconnaît le droit de parler de massacre. Le procureur valide officiellement cette réalité historique.

Voici les faits que les archives avaient permis d'établir :

  • 63 morts nord-africains dans le décompte officiel
  • 26 victimes non identifiées parmi ces 63
  • Des procès-verbaux de commissaires détaillant les reprises de corps dans la Seine
  • L'usage systématique du code FMA dans les documents officiels
  • Des refus de dérogation ciblés et répétés visant spécifiquement Einaudi

L'injustice professionnelle : six ans de mise au ban d'une archiviste

Dès le lendemain du procès, une enquête administrative en vue d'un conseil de discipline s'ouvre contre Lainé et Grand. Catherine Trautmann, ministre de la Culture, ne donne pas suite aux demandes de sanction pénale (un an de prison ferme et une lourde amende avaient été envisagés), mais laisse faire François Gasnault, directeur des Archives de Paris.

En mars 1999, les deux archivistes se retrouvent littéralement mis au placard. Le tableau suivant résume les mesures de rétorsion documentées :

Mesure appliquée Détail
Retrait des dossiers Privés des missions exercées depuis des années
Isolement total Interdits de contact avec le public et les réunions de service
Sabotage matériel Bureaux vidés, serrures changées, courrier et téléphone coupés
Humiliation quotidienne Obligation de signer un registre quatre fois par jour à heure fixe
Dépossession de fonds Le fonds "Dessins et modèles de fabrique" transféré dans un dépôt insalubre

Lainé n'avait même pas d'adresse électronique professionnelle ni d'ordinateur. Gasnault avait démis la serrure magnétique du bureau de permanence scientifique et interdit au concierge de remettre la clef. Ce harcèlement moral dura des années, malgré les changements de ministres et de maires.

Le 26 janvier 2001, Lainé dépose une requête au Tribunal administratif de Paris. Il faudra attendre avril 2003, soit quatre ans après le témoignage, pour qu'il dénonce une "sanction disciplinaire déguisée". Le Canard Enchaîné titre le 23 avril 2003 : "Ça peut être dangereux, le métier d'archiviste." Bertrand Delanoë, maire de Paris, n'applique pas le jugement. Condamné le 4 mars 2004 à verser 100 euros par jour d'astreinte, il cède finalement. Ce n'est qu'en septembre 2005 que Lainé retrouve ses droits, sans jamais récupérer la totalité de ses fonctions. Philippe Grand, lui, part à la retraite en avril 2004 sans même cette maigre consolation.

Archives publiques et mémoire : ce que l'affaire Lainé a révélé

Cette affaire a mis en lumière des failles profondes dans la législation française sur les archives. La loi du 3 janvier 1979 fixe un délai de 30 ans pour la consultation libre des documents publics, mais des délais de 60 à 150 ans s'appliquent aux documents dits sensibles. Papon lui-même, étant ministre du Budget du gouvernement Barre, avait cosigné cette loi. Le conseiller d'État Guy Braibant, dans un audit de 1996, avait anticipé que des archives sur le comportement des personnes sous l'Occupation allaient devenir accessibles. Un paradoxe saisissant.

Le DESS "Histoire et métiers des archives" de l'université d'Angers a débattu de cette affaire, identifiant des réformes nécessaires : clarifier les délais de communicabilité, mieux définir les notions de vie privée et de sûreté de l'État, lever le secret professionnel lors des procès, faciliter l'accès aux professionnels. La Ligue des Droits de l'Homme lança des pétitions. La presse garda globalement le silence, à l'exception de Jean-Pierre Thibaudat dans Libération. Sonia Combe, dans Archives interdites, l'histoire confisquée (réédité à La Découverte en 2001), salué par Jacques Derrida, consacra une préface inédite au scandale Lainé-Grand. Ironie de l'histoire : c'est Lionel Jospin qui, le 5 mai 1999, signa la circulaire demandant l'ouverture des archives sur la guerre d'Algérie, directement sous la pression du retentissement du procès.

Brigitte Lainé, promue chevalier de la Légion d'Honneur en 2015, avait continué à travailler après sa retraite, notamment sur un ouvrage consacré à la basilique de Saint-Denis pour l'éditeur La Nuée bleue, en collaboration avec Michael Wyss de l'Unité d'archéologie. Elle décrivait son métier ainsi : "Archivistes, nous sommes comme les archéologues : on essaie d'attraper un fil et de le dérouler, même s'il casse et qu'il repart ailleurs..." Une image juste pour une femme qui, face à Papon, avait refusé de lâcher le fil.

L'auteur

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Romain

Rédaction de Le JSD.

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