Portrait

Brigitte Lainé : bannie à cause de Papon

Un témoignage confortant l’implication du préfet de police dans le massacre d’Algériens le 17 octobre 1961, lui a coûté cher dans sa carrière de conservateur en chef du patrimoine.
Brigitte Lainé conservatrice bannie
Brigitte Lainé conservatrice bannie


Rien, dans la vie de Brigitte Lainé, ne l’avait préparée à cela. Si ce n’est son haut sentiment de la justice et de la vérité. En 1998, Maurice Papon assigne en diffamation Jean-Luc Einaudi à la suite de la publication de son ouvrage La bataille de Paris - 17 octobre 1961. L’historien y pointe la responsabilité de l’ancien préfet de police de Paris dans le massacre des Algériens ce jour-là.


Quelques mois plus tôt, Einaudi, sur les conseils du pèreGeorgesArnold, qui avait vécu cette tragique journée à Saint-Denis (il habitait rue Brise-Échalas), s’adresse pour ses recherches au conservateur en chef du patrimoine dépendant du ministère de la Culture et mis à la disposition des Archives de Paris. C’est Brigitte Lainé. Mais pour consulter ces documents, il faut une dérogation, qui n’est jamais arrivée. Einaudi lui demande de témoigner lors de son procès.


Le 11 février 1999, Brigitte Lainé s’approche de la barre de la 17e chambre du tribunal de grande instance de Paris. Pas facile pour cette férue d’histoire depuis toujours et qui a trouvé dans son métier d’archiviste un travail qui mêle sa passion et sa discrétion. « Je trouvais injuste qu’il n’ait pas eu accès à ces documents qui, je le savais bien, existaient et confirmaient sa thèse. »


C’est cela qu’elle est venue dire au tribunal. Son témoignage fût déterminant ; Einaudi gagna le procès. Et c’est ce jour que ses ennuis ont commencé. Avec un autre collègue qui avait pris la même position, la voilà littéralement mise au placard avec obligation de présence mais sans rien n’avoir à faire ! Et cela a duré jusqu’en… septembre 2005. Changements de ministres de la Culture et de maires de Paris n’y ont rien changé. « Nous étions bannis », s’insurge-t-elle encore aujourd’hui.


Les soutiens sont rares mais appréciés : « Les anciens élèves de l’École des chartes où j’avais étudié, des chercheurs américains, les groupes verts et communistes au conseil de Paris – mais pas Delanoë ! –, la CGT, mais aussi des gens de droite… Cela remonte le moral car, dans ces situations, il ne faut pas être dépressif ! » Sans doute sa foi profonde l’a aidée à surmonter cette épreuve et à repartir avec autant d’enthousiasme.


Aujourd’hui à la retraite, elle n’arrête pourtant pas de travailler : elle vient de publier une somme, le Guide des sources judicaires des juridictions ordinaires et d’exception de Paris de 1790 à 2010. Dionysienne depuis 1994, Brigitte Lainé s’est aussi attelé à un grand projet : un ouvrage sur la basilique de Saint-Denis pour une collection dédiée aux cathédrales de France chez l’éditeur La Nuée bleue, dont elle parle avec enthousiasme et pour lequel elle travaille en lien étroit avec Michael Wyss, de l’Unité d’archéologie. « C’est un beau projet pour Saint-Denis », se réjouit-elle.


Car elle aime défendre sa ville (« il y a ici l’un des plus beaux musées d’Île-de-France ») même si elle fustige l’état de la propreté des rues, « catastrophique ! ». Mais elle revient vite à sa passion. « Archivistes, nous sommes comme les archéologues : on essaie d’attraper un fil et de le dérouler, même s’il casse et qu’il repart ailleurs… » Elle se lève, continue à parler en marchant d’un bon pas, toujours habitée par sa vive et délicate passion, le regard tourné vers la basilique...

Benoît Lagarrigue

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