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Assa Traoré : « Nos quartiers sont asphyxiés »

Entretien avec Assa Traoré, co-auteur du Combat Adama, de passage à la Maison des sciences de l’Homme le 15  novembre.
Assa Traoré. © Aziz Oguz
Assa Traoré. © Aziz Oguz

« Je veux qu’Adama soit un modèle, que l’on reparle de lui dans 30 ou 40 ans ». Depuis la mort de son petit frère à l’âge de 24 ans, le 19  juillet 2016 dans la gendarmerie de Persan (95), Assa Traoré se bat au nom d’Adama pour dénoncer les violences policières.

Vendredi 15 novembre, dans le cadre d’un colloque universitaire à la Maison des sciences de l’Homme la jeune trentenaire est intervenue pour dénoncer les violences policières, au côté du sociologue Geoffroy de Lagasnerie, avec lequel elle a co-écrit Le Combat Adama. Alors que trois médecins vont réaliser une nouvelle expertise, afin d’élucider les circonstances de la mort du jeune homme, Assa Traoré mène une bataille judiciaire et médiatique. Cela lui vaut d’être poursuivi pour diffamation par les trois anciens gendarmes qu’elle a publiquement accusée d’avoir causé la mort de son petit frère.

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Le JSD : Vous vous déplacez régulièrement dans les quartiers populaires. En début d’année, vous étiez venu au lycée Angela-Davis à la Plaine. Pourquoi ?

Assa Traoré : Adama Traoré meurt le jour de son anniversaire. Il meurt parce que c’est un jeune garçon qui vient des quartiers. Et il meurt parce que la vie de mon petit frère n’est même pas considérée. Parce que la France des quartiers n’est pas considérée. En fait, je veux redonner la voix à nos quartiers. Il ne faut pas que d’autres gens parlent à leur place. C’est un combat que l’on va porter tous ensemble. Je ne suis pas leur porte-parole. Il faut qu’il y ait des Assa Traoré, des comités pour Adama partout en France. Aujourd’hui, on a des comités à Toulouse, à Marseille, et même en Espagne, au Kenya, à Montréal, au Mali, au Sénégal. Je veux que leurs voix soient puissantes et fortes, qu’elles soient entendues. Le but n’est pas de parler ou de penser à la place des gens, mais de savoir comment on va s’organiser, comment on va faire front ensemble

Il ne faut pas tirer le rideau sur ce que la France fait subir aux quartiers populaires. Il ne faut pas parler seulement des États-Unis. Regardons ce qui se passe chez nous. Les habitants de ces quartiers doivent parler eux-mêmes de ce qui se passe en bas de chez eux, de leur immeuble, de leur école, de leur travail, etc. Je veux qu’on entende leur souffrance, leur voie, leur parole.

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Le JSD : Lors de la conférence, vous avez dit que vous vous battiez pour « tous les Adama Traoré ». C’est-à-dire ? 

AT : Ce n’est pas seulement le combat de mon frère. Aujourd’hui, Adama ne reviendra pas. Il a été tué. Mais je veux que le nom de mon frère reste dans l’histoire. Je me battrai pour que l’on dise que le combat pour Adama Traoré a permis de changer beaucoup de choses pour tous les autres. Je veux qu’il y ait un renversement de tout ce système-là. Et de dire que leur vie vaut d’être vécue. Et que nos frères peuvent participer à la construction de ce monde, de cette France.
 

Précarité, violence

Le JSD : Vous avez aussi insisté sur les violences sociales.

AT : Adama est mort asphyxié. Et nos quartiers sont asphyxiés. Ils sont étouffés. Il y a une violence énorme, de la précarité. Et dans ces quartiers populaires, il n’y a pas que des Noirs et des Arabes. Il y a des Français de toutes les cultures, de toutes les origines. Et ils vivent dans cette précarité-là. Ils subissent le chômage. On ne peut pas respirer dans ces quartiers. Et c’est dans cet espace qu’il y a une police très violente et répressive. Il faut redonner de l’oxygène à nos quartiers.

Le JSD : De nombreux jeunes sont venus vous voir aujourd’hui. Vous leur servez de modèle.

AT : Je suis comme leur sœur. Ce sont mes frères. On est pareil. Je me reconnais en eux parce qu’eux, c’est moi.

Propos recueillis par Aziz Oguz