Portrait

Le portrait de la semaine Luiz Perez
/ Artiste de service

Musicien. Si on le voit beaucoup jouer du tournevis au lycée Suger, où il est agent de service, ce musicien vénézuélien est avant tout un artiste toujours occupé à créer, bidouiller et expérimenter.
Luiz Perez, un musicien et un artiste que les tribulations propres à ce métier pas ordinaire ont conduit à se découvrir une passion pour la bricole et la peinture.
Luiz Perez, un musicien et un artiste que les tribulations propres à ce métier pas ordinaire ont conduit à se découvrir une passion pour la bricole et la peinture.

Les lycéens de Suger qui le croisent dans le couloir, tournevis à la main, ne se doutent pas que rencontrer Luis Perez, c’est ouvrir la porte vers un monde de fête, d’arts et de musique. Sauf peut-être ceux qui l’ont vu jouer sur scène, lors de la semaine hispanique organisée début avril par la professeure d’espagnol, Marilyne Ribeiro-Marta, lorsqu’ils ont vu leur agent de service troquer sa veste multipoches pour une chemise blanche à col mao, et son marteau pour un « cuatro » – une petite guitare à quatre cordes originaire de son pays, le Vénézuela - qui fut, longtemps avant le couteau de peintre, son premier outil.

Car Luis Perez n’est pas un bricoleur passionné de musique. C’est un musicien et un artiste que les tribulations propres à ce métier pas ordinaire ont conduit à se découvrir une passion pour la bricole et la peinture, jusqu’à se recycler dans la décoration d’intérieur, et depuis un an, après avoir rencontré, sur un chantier, la directrice des ressources humaines de la région Ile-de-France, comme agent de service au lycée Suger, où ses services sont si appréciés qu’on ne veut plus le laisser partir.

Luis est né en 1961 dans l’est du Venezuela, à 400 kilomètres de la capitale Caracas, dans une famille sans musiciens, mais dans un pays de musique. Dès ses quatre ans, on lui met un cuatro dans les mains, car comme on aime à le dire là-bas, « un Vénézuélien qui ne sait pas jouer du cuatro n’est pas vraiment vénézuélien ». C’est un enfant d’el sistema (le système), un réseau d’orchestres symphoniques populaires créés partout dans le pays à partir des années 1970, connu dans le monde entier pour sa qualité. Second violon, puis alto dans l’orchestre de sa ville, Porto La Cruz, il part à tout juste 18 ans, grâce à son chef d’orchestre et avec six de ses camarades, pour Paris, où une bourse lui permet d’étudier au conservatoire de Meudon. 

 

« Le jour, je bossais sur des chantiers, le soir, je jouais de l’alto »
 

« Je ne parlais pas le français, la pédagogie était totalement différente, il nous a presque fallu repartir de zéro », explique Luis, qui malgré sa persévérance, n’a jamais trouvé de maître pour lui ouvrir la voie dans les grands conservatoires et orchestres. Et puis, comme il le dit lui-même, Luis a toujours eu quelque chose de « bohème ». Si certains de ses sept « compadres » se sont établis dans des orchestres, lui n’a jamais su rester en place. Toujours « cherchant à s’améliorer, à apprendre de nouvelles connaissances », il s’intéresse plus à l’apprentissage qu’aux diplômes. Il étudie la lutherie dans un atelier de Palaiseau, où, se basant sur une étude scientifique détaillant les techniques de Stradivarius, il recrée un vernis « dont le résultat était si extraordinaire que tout le monde voulait essayer mon instrument, alors qu’on ne fait jamais ça entre musiciens ! ».

Puis il rencontre un décorateur d’intérieur qui lui enseigne les techniques les plus expertes de la peinture. Avec lui, il décore les appartements les plus chics de la bourgeoisie parisienne : les Rotschild, les Puzenat… Tout en continuant sa carrière de musicien : « Le jour, je bossais sur des chantiers, le soir, je jouais de l’alto dans un gala, ou du cuatro à l’Escale », un fameux cabaret où se produisaient alors tous les artistes latins de Paris. Il arrête de courir le cachet au début des années 2000, car « c’était devenu très difficile d’être payé normalement, et parfois d’être payé tout court ! », déplore Luis. Mais cet hyperactif continue de jouer à l’occasion et de collectionner des instruments – il possède une trentaine de violons et altos anciens, qu’il a rénovés lui-même. Il fait aussi des sculptures à base de robinets de récupération, sans colle ni soudure. Et avec sa compagne, Vénézuélienne également, poète et linguiste, il anime l’association « Vivre ans argent », qui propose des activités culturelles et sociales sans aucun échange monétaire. Pas besoin d’argent quand on a des mains en or.

Emmanuel Guillemain d’Échon