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Festival de Saint-Denis
/ Angélique Kidjo : « J’ai créé des ponts artistiques »

La chanteuse d’origine béninoise, aux influences musicales diverses, est invitée par le Festival de Saint-Denis pour un concert exceptionnel dans la cathédrale dionysienne – en compagnie d’Alexandre Tharaud, Julie Fuchs et Ibrahim Maalouf – où elle interprétera des œuvres de son répertoire et de la chanson française.
Angelique Kidjo © Danny Clinch
Angelique Kidjo © Danny Clinch

LE JSD : La crise sanitaire est un désastre pour les artistes. Comment la crise de la Covid-19 vous a-t-elle impactée ?

ANGÉLIQUE KIDJO :Je devais jouer avec des artistes en mars pour un concert au Carnegie Hall de New York qui devait célébrer les 60 ans de l’indépendance de pays d’Afrique de l’Ouest francophones et non-francophones. Nous avions préparé tout un programme spécial avec des artistes comme Manu Dibango (décédé des suites du SARS-cov-2, ndlr), le Sénégalais Baaba Maal, la Nigériane Yemi Alade… Nous avons dû tout annuler au dernier moment. J’étais triste de cette décision mais en même temps il fallait protéger les gens. Puis j’ai voulu aller prendre l’air en France pour me consoler et me confiner.

En règle générale, je suis toujours en studio, sinon je deviens dingue. C’est la première fois de toute ma carrière que j’ai passé autant de temps chez moi. Cela m’a forcée à me reposer, j’ai pris une année sabbatique un peu plus tôt que prévu…

LE JSD : Votre concert à la basilique est présenté comme un voyage musical entre Cotonou (Bénin) et Paris. La programmation du concert passe en revue des chansons de votre répertoire mais aussi de la chanson française. Dans votre histoire personnelle, comment cette musique vous a-t-elle marquée ?

AK :C’est un concert créé spécialement pour la basilique. Le but était d’interpréter des chansons françaises qui ont marqué ma vie. Cela a commencé par Henri Salvador. Je me souviens que mon père me chantait et me jouait au banjo Une chanson douce. Il était le crooner de la maison. Musicalement, quand je suis arrivée en France en 1983, ça a été le paradis. J’avais une radio cassette, j’écoutais en boucle Higelin, Bashung, Gainsbourg… On écoutait aussi des artistes comme Paul Anka ou Sidney Bechet. J’ai grandi dans tout ça. J’associe toujours la musique à des moments de curiosité. Mes frères faisaient de la musique en pleine période Yéyé et me disaient que cette musique n’était pas pour les gamines. Alors je piquais discrètement leurs vinyles et le cahier de chant de ma sœur. Je passais mon temps avec les pochettes de disques avec lesquels je m’inventais un monde. Je me voyais déjà chanter dans le monde entier…

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LE JSD : Ce voyage entre Cotonou et Paris dépasse même le cadre de la musique…

AK :J’ai fui la dictature communiste du Bénin. À l’époque, la radio de propagande ne diffusait quasiment plus de musique, étrangère comme traditionnelle. La dictature c’était une horreur totale. J’ai traversé un désert musical, plus aucune musique n’arrivait à la maison. J’ai refusé de servir la propagande communiste car j’estime que l’artiste doit être libre et parler au nom de tous. Mais j’ai subi des pressions et j’ai été obligée de chanter devant des chefs d’États africains. Je risquais la prison. Cela nous a pris une année pour préparer mon départ, sans demander d’autorisation et sans que les voisins le sachent… Je n’avais aucune nouvelle de ma famille quand je suis arrivée en France. Je faisais des cauchemars. La musique m’a sauvée de ce tourbillon d’idées noires.

LE JSD : Vous avez publié un album en hommage à la diva de la salsa, Celia Cruz, à qui vous allez faire un clin d’œil à la basilique. Pourquoi lui avoir consacré un opus ?

AK :Comme de nombreux artistes africains, la salsa m’a inspirée. À l’époque, si tu étais Dj et que tu ne jouais pas de salsa, tu te faisais dégommer ! Pour moi, c’était une musique de mecs. J’étais la dernière d’une famille de dix enfants dont sept garçons. Et à chaque soirée ils passaient de la salsa pour que les mecs dansent. Jusqu’à ce que Celia arrive avec sa chanson Quimbara (1974). Cela a été une révélation. Je me suis dit que les garçons allaient en baver dorénavant et que rien ne m’arrêterait plus ! Ce qui me plaisait aussi chez elle, c’est qu’elle n’a jamais renié ses racines africaines.

« Le monde classique est très élitiste »

LE JSD : Vous avez eu carte blanche pour choisir les musiciens qui vous accompagneront sur scène. Pourquoi votre choix s’est-il porté sur eux ?

AK :Dans le cas d’Ibrahim Maalouf, je voulais évoquer le lien que les Libanais ont avec l’Afrique. J’avais déjà fait un projet avec Ibrahim et nous avions décidé de faire un disque ensemble. J’ai donc fait des recherches et j’ai trouvé un lien entre le Moyen-Orient et l’Afrique : c’est la reine de Saaba et ses énigmes. J’ai donc écrit sept poèmes autour de ces énigmes sur lesquels Ibrahim a écrit la musique. Un de ces poèmes va être joué d’ailleurs à la basilique.

Pour Alexandre Tharaud, j’ai adoré la façon dont il a interprété Barbara dans son album hommage qu’il avait réalisé. Moi aussi j’avais participé à un autre album hommage qui s’appelait Elles & Barbara. J’ai eu aussi une expérience avec la chanteuse lyrique Renée Fleming à Washington et cela a été un déclic. Je me suis dit que Julie Fuchs allait parfaitement convenir, je sais qu’elle va tout déchirer. J’adore les collaborations, cela permet de se renouveler, on apprend au contact des autres. Cela renforce vos connaissances et ça vous rend plus humble, la musique m’a rendue humble.

LE JSD : Le classique est souvent perçu comme un milieu fermé… Que pensez-vous de cette affirmation ?

AK :Depuis 2011, j’ai beaucoup travaillé avec l’Orchestre philharmonique du Luxembourg avec lequel j’ai enregistré Sings (meilleur album des musiques du monde aux Grammy Awards 2016, ndlr). Mais l’une des premières personnes qui m’a amenée au classique c’est le directeur artistique du London Philharmonic Orchestra, Timothy Walker. Après un concert acoustique au début des années 2010, à New York, Timothy Walker m’a dit que ma voix l’avait beaucoup touché et qu’il ne me connaissait pas du tout. Il voulait que l’on travaille ensemble sur de la musique classique, sur du Purcell notamment. Plus tard, nous nous sommes retrouvés au Lincoln Center où le Philharmonique de Londres jouait du Mahler. J’ai adoré, il a fait battre mon cœur à mille à l’heure ! À la fin du concert, nous avons convenu qu’il fallait que Philip Glass soit le compositeur d’une nouvelle création. Et c’est ainsi que Ifè : Three Yoruba songs est née.

C’était une création autour de la mythologie de l’origine du monde d’après des écrits yorubas, récités dans cette langue. Puis il y a eu une deuxième collaboration en janvier 2019. Philip Glass voulait reprendre la trilogie d’albums de David Bowie enregistrée à Berlin avec le Los Angeles Philharmonique. Philip a voulu m’intégrer à la troisième partie, Lodger. Il m’a dit: « J’espère que tu vas dire oui même si je t’ai jetée à l’eau sans savoir si tu savais nager. » Le monde classique est très élitiste. Moi je ne lis pas la musique, j’ai appris à l’oreille et pourtant cela n’a pas été une barrière. Dans toute ma carrière, j’ai créé des ponts artistiques entre toutes les cultures. Pour moi rien n’est étranger à l’autre.

Propos recueillis par Maxime Longuet

Angélique Kidjo en concert à la basilique jeudi 17 septembre, à 20h30.

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