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Interview
/ Alain Damasio : « On peut avoir trente ans d’avance en suivant l’actualité scientifique »

L’auteur de science-fiction était l’invité des Journées cinématographiques. Il a présenté son livre Les Furtifs (éditions La Volte, 2019) à la librairie Folies d’Encre avant de réaliser une performance musicale et sonore autour de son ouvrage à l’Écran. Après seulement trois romans, Damasio est considéré comme l’une des plus grandes plumes de la littérature de science-fiction. Entretien.
Vendredi 7 février, Alain Damasio au cinéma l’Écran. © Yann Mambert
Vendredi 7 février, Alain Damasio au cinéma l’Écran. © Yann Mambert

Le Journal de Saint-Denis : En 2004, vous avez publié La horde du contrevent qui a rencontré un très grand succès. Et ce n’est que quinze ans plus tard que vous publiez Les Furtifs votre nouveau roman. Quel a été le déclic ?

Alain Damasio : L’idée, je l’ai eue juste après La horde, mais j’ai mis douze ans à démarrer le livre. Je n’étais pas prêt sur le fond, j’étais piégé par l’idée principale qui était d’explorer les angles morts du contrôle. Je voulais écrire sur des êtres intraçables, les Furtifs. L’envie est revenue lorsque j’ai pensé à faire de ces Furtifs la plus haute forme du vivant.

Le JSD : Les Furtifs, c’est l’histoire d’un père persuadé que sa fille a été enlevée par ces fameux Furtifs, des êtres de « chair et de son ». Mais on comprend assez rapidement que ce ne sont pas des ennemis, bien au contraire…

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AD : La grande idée qui a émergé était que ces êtres naissent du son, d’une vibration fondamentale. Tout est parti de là. Les Furtifs sont capables de composer avec la matière pour s’en servir. Cela rejoint les cosmogonies indiennes ou les croyances des peuples premiers pour qui tout venait de la musique, du son. Comme nous qui considérons que tout vient du verbe. Je trouvais cette idée très belle. On la ressent parfois quand on écoute une ritournelle, on ressent une puissance de vie qu’elle libère sans arrêt. C’est une source de vie.

Le JSD : Est-ce aussi pour cette raison que la musique tient une place importante dans votre nouvel ouvrage avec sa bande originale Entrer dans la couleur ? Comme pour La horde du contrevent qui était accompagné d’un CD.

AD : C’est un livre qui porte sur le combat entre le son et l’image. Il part du principe que les Furtifs peuvent être apprivoisés par le son, par la rythmique, la musique, mais si tu essaies de les voir tu les tues. C’est le syndrome de la Gorgone. Cette opposition entre le son qui émancipe et le visuel qui est un outil de contrôle est l’axe conceptuel qui traverse le livre. C’était donc naturel d’aller vers l’album et la mise en voix du texte. Il y a eu aussi la rencontre avec Yann Péchin. Sa liberté, sa puissance d’improvisation, sa capacité à créer un monde avec sa guitare… C’était incroyable.

« Je n’ai pas de smartphone »

LE JSD : Les Furtifs c’est également l’acronyme « Fuir un réseau trop intrusif ». Dans la vraie vie à qui profiterait ce « réseau » que vous qualifiez d’intrusif ? Que faites-vous pour y échapper ?

AD : C’est le double réseau téléphonique et Internet. Dans les deux cas tu as une traçabilité absolue. Sur le Net, au moindre clic tu produis de l’information. Le système est fondé là-dessus. Tu es traçable. C’est pareil avec un smartphone à cause du principe de triangulation des antennes pour te géolocaliser. Le fait d’être un point dans ce maillage implique une notion de fuite si tu veux retrouver ta liberté. J’ai des logiciels qui évitent les cookies et qui évitent que l’on récupère des informations sur moi et je n’ai pas de smartphone. Dès 1995, j’ai fait ce choix radical.

Le JSD : Réalité augmentée, transhumanisme et biohacking, il y a quelques années on pensait que c’était de la fiction. Aujourd’hui nous y sommes. Quel effet cela vous fait en tant que romancier de science-fiction ?

AD : William Gibson disait « le futur est déjà là mais il est inégalement réparti ». Très souvent les prototypes mettent des années avant d’être démocratisés. L’armée est capable de faire des drones de la taille d’une abeille, on peut imaginer que dans vingt ans ils seront disponibles à la Fnac. Ce n’est donc pas très difficile de faire du roman d’anticipation. On peut avoir trente ans d’avance en suivant l’actualité scientifique. Je pense que l’on vit un âge d’or de la science-fiction, car on n’a jamais eu une société aussi technologique que la nôtre. On est au sommet et cela risque de chuter avec l’épuisement des terres rares, des ressources carbonées, pétrolières, nucléaires… On vit une sorte d’hubris technologique. Mais il faut comprendre que stocker n’importe laquelle de tes putains de photos de merde sur un cloud, c’est un gouffre énergétique.

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Le JSD : Quels sont selon vous les défis que l’humanité doit relever dans un futur proche ?

AD : Il faut renouer avec le vivant, comprendre que l’on n’est pas une espèce de monstre qui le considère comme une ressource à piller indéfiniment. Car non seulement notre monde nous attriste, mais en plus il détruit tout. On met en place toutes les logiques d’auto-extinction. Les récits imaginaires peuvent aider la prise de conscience. Je considère d’ailleurs la SF comme l’art qui interroge le rapport de l’homme à la technologie, comment celle-ci nous influence. On est pris dans des boucles, on a créé un techno cocon, un « amsteroïde » comme je dis souvent. Tout le monde patauge avec des objets développés par les GAFA qui ont élaboré un design de la dépendance en se basant sur les théories comportementales. Aujourd’hui, il n’y a plus d’horizon enviable avec la technologie.

Le JSD : Que vous inspire le fait que je puisse débloquer mon téléphone avec mon empreinte digitale ?

AD : C’est catastrophique. Cela acclimate l’idée que la biométrie et les systèmes de reconnaissance sont grand public. Il ne faut pas être naïf. Facebook, Amazon, Google, ce sont des machines de guerre protégées par une communication lénifiante, ce sont des fils de p… absolus. On est soumis à ce régime de contrôle et de la trace. Mais le principal danger avec les GPS et autres outils, c’est que les facultés cognitives déclinent. Ce qui entraînera une vraie dépendance intellectuelle à terme.

 

Propos recueillis par Maxime Longuet

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