En ville

Être Algériens, 50 ans après

Algérien résident en France ou Français d’origine algérienne, Zohra, Rahim et Sadia livrent au JSD leur histoire partagée entre deux rives. Le 5 juillet 1962, l’ancienne colonie française devenait indépendante, après huit ans d’une guerre qui a fait des milliers de morts dans les deux camps.
Rahim  Rezigat
Rahim Rezigat


De juin 1830, prise du pouvoir par l’armée française, au 5 juillet 1962, date de l’indépendance, une longue page d’histoire refait surface à l’occasion du cinquantenaire de l’Algérie. Encore occulté aujourd’hui en France, l’ordre colonial avait fini par capituler, malgré sa brutalité. Après les milliers de victimes algériennes des massacres de 1945, cette guerre allait faire, en huit ans, environ 25 000 morts côté français, et des centaines de milliers parmi les Algériens.


Entre 250 000 et 400 000 selon les estimations les plus crédibles. Avec un tel passif entre les deux pays, comment vivre sa double appartenance, d’Algérien résident en France, ou de Français d’origine algérienne ? Nous avons posé la question à quelques Dionysiens.

« Être née en mars 1962, pour moi, ce n’est pas rien, dit Zohra, qui a vu le jour en région parisienne. Je suis une enfant de l’indépendance. Mon père avait été fait prisonnier. Il était moudjahidine, comme mon grand-père. Ma mère était une paysanne. Elle s’était mariée à l’âge de 12 ans. Elle avait failli se faire violer par les militaires français. Elle était au service de colons, qui la maltraitaient. Ils disposaient des gens comme ils le voulaient. Ces gens du peuple qu’on appelait des indigènes. Quand j’ai découvert ce mot, ça m’a fait mal. Ma mère nous racontait tout ça comme pour nous dire “faites attention”. Elle et mon père étaient très discrets. Pour eux, il ne fallait surtout pas qu’on se fasse remarquer. Parce que même si on avait raison, on aurait toujours tort. Elle me disait : “Ne fréquente pas un Français, tu seras toujours une bougnoule, il te jettera.” Ses problèmes de déracinement, elle les reportait surtout sur nous les filles. Son objectif, c’était de toutes nous marier en Algérie. »


« Moi qui suis la troisième d’une famille de quatorze enfants, poursuit Zohra, je n’avais pas envie d’une vie de soumission. Je me suis battue. À l’école, je me suis toujours sentie acceptée. Je n’avais que des bonnes notes, mais on m’a mise en 6e de transition avant de m’envoyer au CET (lycée professionnel, ndlr). L’Algérie, j’y suis d’abord allée à l’âge de 9 ans. La dernière fois, c’était pour emmener le corps de mon père. Il voulait repartir, malheureusement, il est mort ici. Je me sens mi algérienne, mi française. J’ai besoin des deux pour être entière, pour exister. Mais ça a été longtemps une douleur. J’étais en recherche perpétuelle d’identité comme si j’avais été déracinée. »


Fondateur et principal animateur de l’APCV, Agence pour la promotion de la culture et du voyage, Rahim Rezigat est « né en Algérie en 1940. Mon grand-oncle qui avait fait la Deuxième Guerre a d’abord fait venir mon grand frère à Saint-Etienne, raconte-t-il. Après, on est venu à quatre frères, j’étais le plus petit, j’avais 8 ans. Dans l’hôtel garni où on était, j’étais le seul à savoir lire et écrire le français. Alors je servais d’écrivain public. J’ai aidé comme ça des militants du MNA et du FLN. En 1958, le FLN de Lyon m’a nommé responsable de kasma (qui regroupait cinq cellules), parce que je connaissais tout le monde. J’ai été arrêté cette année-là et torturé pendant deux jours. Je ne comprenais pas cette hargne de la police. Comme j’étais encore mineur, ils m’ont envoyé au camp du Larzac. C’est là que j’ai appris à écrire arabe ».


Libéré en juillet 1961, Rahim est à Vanves quand la police du préfet Papon réprime dans le sang la manifestation du 17 octobre. « Il y a eu une rafle terrible dans l’hôtel où on était. L’Algérie, poursuit-il, j’y suis retourné en 1963 en tant que chargé de la jeunesse au FLN. Le retour au douar(village) a été très dur. Mon père avait été tué par les Français. La maison familiale avait été détruite. Quand j’y suis retourné en 1979, les jeunes étaient scolarisés, il y avait du travail pour tout le monde. Mais il y avait une corruption terrible, ce qui n’a pas changé. Il y a eu ici une grande bagarre avec l’amicale des Algériens. Pour eux, critiquer le pouvoir, c’était critiquer l’Algérie. J’y vais tous les ans. Le peuple ne mérite pas ce pouvoir qui a accaparé toutes les richesses. 40% des jeunes sont sans travail. La décennie noire a dispersé tous les cadres à l’étranger. Avec l’APCV, on y organise un voyage tous les deux ans. Le premier était avec une famille de pieds noirs. On a eu aussi un enseignant français qui est parti retrouver ses élèves. J’ai dit longtemps : la France est mon pays de tous les jours et l’Algérie mon pays de toujours. Ça a un peu changé. Mais j’ai gardé pour ce pays un attachement sentimental que j’ai essayé de transmettre à mes enfants. »


« Je suis née en Algérie par accident d’un père né en France d’une mère française, précise d’emblée Sadia Saïghi. Avec ma mère, ils ont fait un vrai mariage d’amour au bled, ce qui était rare. Son père lui avait dit : un mariage mixte ne me dit rien qui vaille, mais je te donne ma bénédiction. Elle était la première femme à quitter le village pour la France. » C’était quelques mois après la naissance de Sadia, en 1950. « Pendant la guerre, continue-t-elle, mon père a été collecteur de fric pour le FLN. On était à Colombes. On devait être une dizaine de filles algériennes à l’école. Mais le racisme, je l’ai surtout vécu à la maison avec ma grand-mère paternelle. On est retourné en 1963 en Algérie. C’était Byzance. On avait un vrai appartement. Et je me suis retrouvée au lycée à Alger avec des filles qui n’avaient aucune animosité contre les Français. Au contraire. Il n’y avait pas de rejet alors que la plaie était à vif. On est rentré en France en 1965. »


Journaliste, présidente de l’association Arts Monde, Sadia Saïghi a multiplié depuis les allers retours, en raison des attaches affectives et culturelles qui la lient au pays et à ses artistes. « Au bled, tout le monde sait que je fume et que je bois. Mais les gens m’aiment bien. J’ai apporté des livres pour la maison des jeunes qu’ils ont créées. Mais ils ne comprennent pas trop : qu’est-ce que c’est que cette bonne femme là ? »

Marylène Lenfant


Interview

Nasredine Guenifi : « Les salafistes sont toujours là »


Écrivain, réalisateur, Nasredine Guenifi avait fui l’Algérie dans les années 1990. Comme beaucoup d’exilés de cette « décennie noire », qui aurait compté plus de 100 000 morts, il arrivait avec une famille éprouvée par le terrorisme. À Saint-Denis, où il est installé depuis, N. Guenifi est au programme du cinquantenaire de l’Algérie avec un documentaire, Daniel Timsit, l’Algérien. Filmé en 2000, ce médecin juif berbère, militant communiste, y témoigne de son engagement dans la guerre d’indépendance.


Le JSD : Quel message souhaitiez-vous transmettre à travers la parole de Daniel Timsit ?


Nasredine Guenifi : En Algérie, ce sont les musulmans qui ont souffert du colonialisme, pas les juifs. Or, j’ai découvert avec lui un visage des Algériens non musulmans. Je ne les savais pas aussi actifs. Ils considéraient l’Algérie comme leur pays. Leur appel à se battre était lancé à tous les Algériens y compris d’origine non européenne. J’avais connu Daniel, ici, dans des associations à caractère politique autour de l’Algérie. On a eu un tas de réunions à Saint-Denis, Paris, Marseille. À cette époque, les grands médias nous étaient fermés. Nous Algériens démocrates étions affreusement seuls. On passait pour des agents du régime. « C’est l’armée qui commet les massacres », disait-on. C’était même repris par des Algériens opposants au régime qui vivent en France. Le principe étant que les ennemis de nos ennemis sont nos amis. Non, ce n’était pas un combat contre un régime dictatorial au nom de l’islam. C’est une secte religieuse, intégriste, qui en liaison avec l’Arabie Saoudite voulait installer un régime salafiste, wahabite.


Le JSD : Il semblerait pourtant qu’aujourd’hui les islamistes gagnent du terrain avec l’appui des autorités.


Nasredine Guenifi : Le terrorisme a été vaincu militairement. Mais les salafistes sont toujours là. Ils sont partout, dans les administrations, la police. Ils voulaient gagner les consciences. Ils y ont à moitié réussi. Le policier devient une police de conscience. L’été dernier, des gens ont été arrêtés parce qu’ils mangeaient pendant le ramadan. Les mairies décident de fermer des bars toujours sous un prétexte administratif. Dans les villes moyennes et petites, il ne reste plus que des bars clandestins. On a pourtant une constitution où sont déclarées toutes les libertés. À l’époque, même le responsable de l’état-major l’avait dit : la lutte ne doit pas s’arrêter à l’action armée.


Le JSD : Comment percevez-vous ici l’attrait de cet islam rigoriste auprès de jeunes issus notamment de familles algériennes ?


Nasredine Guenifi : Je l’ai toujours dit : faites attention. Il ne faut pas le voir comme une liberté religieuse. C’est politique. Les discours sur l’intégration des communautés, il y en a toujours eu. Mais depuis une dizaine d’années, toute évolution vers cette intégration naturelle qui avait marché pour les Espagnols ou les Portugais, a été bloquée par les salafistes. Vous n’êtes plus algérien, marocain, vous appartenez à la communauté musulmane.

Recueilli par M.L.


« L’Algérie au cœur » ce sont des rendez-vous

jusqu'au 5 juillet

Un travail de mémoire contre les processus discriminatoires

Une quinzaine de rendez-vous échelonnés sur deux mois pour le cinquantenaire de l’Algérie. Les raisons ne manquent pas pour expliquer l’ampleur de cette programmation concoctée par la Ville avec des associations locales. Elles sont, d’une part, démographiques. Saint-Denis a accueilli de nombreux travailleurs venus de Kabylie et de l’Oranais dès 1919, et surtout au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale.


Une part importante de la population dionysienne est issue de cette immigration algérienne. Et puis il y a les raisons politiques. À Saint-Denis, rappelle-t-on en mairie, le soutien au soulèvement contre l’Algérie française « a pris une vigueur particulière car il a vu se rassembler des militants anticoloniaux du PCF et des chrétiens de l’Action catholique ouvrière ». Le colonialisme, selon la Ville, « continue d’inspirer des processus discriminatoires » auquel doit être opposé un travail de mémoire déjà à l’œuvre sur la répression policière du 17 octobre 1961. Ce massacre à Paris de 200 Algériens étant commémoré depuis 2007 devant la gare, sur la dite place des Victimes-du-17-Octobre.


Sous l’intitulé de “L’Algérie au cœur”, les manifestations se superposent, en grande partie, à l’anniversaire des accords d’Évian qui ont mis fin à huit ans de guerre le 18 mars 1962. Un cycle de films s’ouvrira avec Nasredine Guenifi, le réalisateur de Daniel Timsit, l’Algérien (lire ci-dessus), le jeudi 15 mars (20h, à l’Écran). Le samedi 17, Sous les pieds des femmes, fiction de Rachida Krim, introduira un débat de l’Observatoire de la laïcité, avec les féministes Mimouna Hadjam et Soad Baba Aïssa (14h, Ligne 13). De son côté, Hassen Bouabdellah présente Barberousse, mes sœurs, son documentaire sur d’anciennes détenues de cette prison de haute sécurité (même jour, 16h, l’Écran).


Proposée par l’association Arts Monde, une rencontre sur la guerre d’Algérie, « étape emblématique de la lutte coloniale », réunira Ali Haroun, ancien responsable du FLN, membre de la haute administration sous la présidence Boudiaf, et Mostefa Boudina, sénateur et président de l’association des Anciens condamnés à mort (le mardi 20 à 19h, hôtel de ville).


Dernier rendez-vous de mars, le jeudi 29, avec l’historien Jean-Luc Einaudi et Saïd Karamani, coordinateur de l’ASAFI, pour un hommage à Fernand Iveton, ouvrier et militant communiste, guillotiné en 1957 à Alger (19h, hôtel de ville). Deux événements musicaux, Barbès Café (lire page 11) et un concert de Zebda (4 avril, académie Fratellini) figurent également dans ce programme à consulter dans ses détails sur le site : http://ville-saint-denis.fr

M.L.


En chiffres

19 953

C’est le nombre d’Algériens recensés par l’INSEE en 2006 sur les 100 000 étrangers de Plaine commune. 7000 ont été dénombrés à Saint-Denis où la part des étrangers est de 31,1%.


18 mars 1962

Ce jour-là à Évian, l’État français et la délégation algérienne représentée par le FLN signent un accord qui met fin aux combats engagés depuis le 1er  novembre 1954.