Cultures

Julie Deliquet, nouvelle tête du TGP
/ « Proposer de l’exigence sans élitisme »

Le 2  mars, le ministre de la Culture Franck Riester annonçait la nomination de Julie Deliquet à la direction du Centre dramatique national de Saint-Denis. Quinze jours plus tard, le confinement débutait. La metteure en scène nous parle de cette période particulière, mais surtout des ambitions qu’elle a pour ce TGP qu’elle connaît bien : sous la direction de son prédécesseur Jean Bellorini, elle y a présenté cinq créations avec son collectif In Vitro.
Julie Deliquet a été nommée en mars, nouvelle directrice du Centre dramatique national de Saint-Denis. (c) Yann Mambert
Julie Deliquet a été nommée en mars, nouvelle directrice du Centre dramatique national de Saint-Denis. (c) Yann Mambert

Le JSD : Tout d’abord, comment avez-vous vécu ce confinement, survenu quelques jours seulement après votre nomination comme directrice du TGP ?

Julie Deliquet : Sur le moment ça paraissait ahurissant de prendre ces nouvelles fonctions face à cet événement inédit. Mais, très curieusement, cette situation exceptionnelle, par dessus une autre situation exceptionnelle, m’a presque remise à la normale. Cela m’a donné le temps, sans programmation ni répétitions, d’aller à la rencontre de l’équipe, de mieux appréhender les missions du TGP... J’ai pu me plonger pleinement dans tout ce que je ne connaissais pas et faire une rencontre privilégiée avec l’équipe. Puis il y a eu l’annulation du Festival d’Avignon, et là... On se demande jusqu’où ira l’onde de choc. Est-ce que finalement ce premier mandat ne va pas n’être qu’une gestion de crise ? J’ai eu un petit vertige. Je me suis qu’on n’allait peut-être retrouver la vie normale que dans très longtemps. Il y avait un peu une chappe de plomb sur tous nos corps de métier. Là c’était plus difficile. Et, depuis qu’on a pu retourner dans nos murs, c’est comme une douce naissance avec le temps d’être en contact avec les gens dans la ville, l’Écran, la librairie, les institutions... Ce que j’aurais mis des mois à faire. Mais nous sommes quand même impactés. Et je le suis beaucoup plus que je veux me l’avouer. C’est dur de retrouver la légèreté, comme changer la déco, on se dit que ce n’est pas la priorité. Mais ce n’est pas parce que c’est dur que l’on doit s’interdire des gestes simples qui font symboles.

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Le JSD : Est-ce que cela a modifié votre approche de la fonction ?

JD : Je suis assez instinctive et donc je ne prémédite pas les choses. Je n’avais pas fait de plans sur la comète. J’aime mettre les mains dans le cambouis. J’ai pu être dans l’action. Je n’avais pas le choix mais ce n’était pas désagréable. Je me sentais utile pour les autres dans ce que je faisais.

Le JSD : Pourquoi avez-vous eu envie d’être candidate à la direction du TGP ?

JD : D’abord parce que c’était le TGP, bien plus que pour postuler à une direction. Avec le collectif In Vitro, cela fait dix ans qu’on s’engage artistiquement, au-delà de la seule fabrique d’un spectacle, en partenariat avec des CDN (Centres dramatiques nationaux). Et notre premier partenariat s’était noué au TGP. Pour nous, tout est né ici, lors du premier mandat de Jean Bellorini. Et nous avons poursuivi ce travail sur le territoire tant il nous inspirait. Le fait que cette opportunité se présente a fait naître en nous la volonté de rassembler nos projets, dans toutes leurs dimensions, dans une continuité de ce qui a été fait à Saint-Denis ces dernières années. Ce fut une envie beaucoup plus instinctive que carriériste.

« Mener une grande aventure théâtrale »

Les JSD : Quelles sont les grandes lignes, les grands axes de votre projet ?

JD : J’arrive à la direction du TGP mais c’est évidemment conjointement avec mes compagnons de route d’In Vitro qui sont des acteurs aussi présents sur les planches que sur ce travail de territoire. Je souhaite inviter des artistes associées femmes, non pour défendre forcément un théâtre féminin mais surtout pour favoriser leur accessibilité aux productions. Nous sommes représentées par la parité incluse dans les saisons et dans les programmations, mais les méthodes de production restent encore difficiles d’accès pour nous.

Je voudrais aussi insister sur un axe fort en terme de pédagogie et de transmission, notamment envers les adolescents, avec l’envie de mener à nouveau avec eux une grande aventure théâtrale. Ce sont des actions que j’ai déjà menées, qu’on aime faire et qu’il est nécessaire de continuer à porter. Il y a aussi la question de l’émergence, parce que nous venons de là. Des lieux ont joué ce rôle pour nous. Je suis particulièrement attentive à l’accompagnement de la génération artistique qui arrive. Comme je suis marraine dans des écoles nationales, je suis assez proche de cette nouvelle génération qui est très différente de ce qu’a pu être la nôtre, et j’ai vraiment à cœur de les accompagner. Un CDN, à la différence d’une scène nationale, doit porter cette mission.

Le JSD : Il y a quelque temps, c’est vous que l’on appelait la nouvelle génération...

JD : Oui ! Mais lorsqu’on travaille avec des plus jeunes, on voit que la roue a tourné. Et je suis particulièrement touchée de voir que la génération qui arrive est beaucoup plus issue de la mixité et de la diversité, ce qui va faire bouger les codes de nos plateaux. Mais il y aura toujours un équilibre à trouver parce qu’il s’agit aussi de continuer à diversifier la programmation du TGP.

Le JSD : Que pouvez-vous nous dire sur cette programmation que vous voulez proposer ici à Saint-Denis ? Allez-vous présenter vos propres spectacles ?

JD : Effectivement, il faut qu’on se présente aux spectateurs dionysiens. Nous souhaitons amener ici nos derniers spectacles et y préparer une nouvelle création pour la saison 2021-2022. Nous voulons aussi maintenir les choix de programmation qu’avait mis en place Jean Bellorini, présenter le travail des artistes associées. Je souhaite aussi programmer des metteur(e)s en scène pour qui j’ai eu des coups de cœur ces dernières années, sans que ce soit lié à leur genre.

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Le JSD : Vous vous orientez davantage vers un théâtre très contemporain ou vers un théâtre qui prend appui sur des textes plus classiques... ? Avez-vous une « religion » sur cette question ?

JD : Ma religion,  c’est la diversité du paysage théâtral français. En ce qui nous concerne, avec In Vitro, nous sommes arrivés à l’écriture de plateau parce que nous avons travaillé les auteurs. Ce sont eux qui nous ont amenés à écrire. Que ce soit des adaptations, de l’écriture de plateau, des grands textes contemporains ou classiques, tous sont indissociés les uns des autres. Être dans l’exposition unique d’un genre ne me ressemblerait pas du tout. Il faut tendre à un équilibre entre les uns et les autres. J’imagine une saison comme j’imaginerais une partition collective. Il ne faut pas être trop théorique par rapport à tout ça. Avant tout, on doit défendre des artistes, des coups de cœur, des paris. Notre ambition est de proposer de l’exigence sans élitisme et sans radicalité.

Le JSD : Par rapport au public dionysien, qui n’est pas un public particulier mais qui, on le sait, a un peu de mal à venir au théâtre, envisagez-vous des actions plus particulières sur le territoire ?

JD : Ce qui me plaît, c’est trouver un lien entre la problématique artistique et une problématique de près ou de loin sociétale sur laquelle on peut travailler avec les publics. Avec le milieu scolaire, on peut travailler conjointement avec les professeurs mais il n’y a pas que ça. La question que je me pose c’est de trouver dans ce qui est présenté dans un théâtre ce qui fait qu’un public va venir, ou pas. Et la démarche d’un théâtre hors les murs me tient particulièrement à cœur. Je souhaite travailler sur des formes légères qui puissent être jouées dans des lieux non théâtraux. Cela peut être en plein air, avec les habitants qui jouent eux-mêmes leurs propres rôles. Cela peut être dans le désir artistique d’investir un lieu qui est un décor en soi et de voir comment, en travaillant avec le réel, on peut créer une fiction. Le réel est souvent inspirant. C’est aussi une manière différente d’aller à la rencontre d’une ville. J’ai envie de développer le projet sur l’humain.

Le JSD : Même si beaucoup de Dionysiens ne viennent pas au théâtre, ils le considèrent comme un lieu emblématique de la ville. Comment faire en sorte qu’ils franchissent le pas ?

JD : Le TGP, c’est un monument de la ville, une représentation de Saint-Denis qui appartient aux habitants. Ici, c’est leur théâtre, ça c’est sûr ! C’est une notion importante, même s’ils n’y viennent pas toujours. Certes, c’est mieux de franchir la porte, mais ce n’est pas si simple. Et nous ne cesserons de nous poser cette question, qui est complexe, qui nous fait réinterroger nos méthodes. C’est aussi via l’enfant que le parent peut passer la porte d’un théâtre. Avec un territoire aussi jeune que celui-ci, c’est une accroche directe, évidente. Mais ça ne suffit pas.

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Le JSD : À ce propos, les spectacles pour le jeune public Et moi alors ? vont se poursuivre ?

JD : Ah oui ! De même que la tournée des lycées, avec un spectacle joué au sein des établissements et des actions menées autour de la représentation sur plusieurs jours. Nous voulons renouveler les partenariats avec les lycées, sans oublier les lycées professionnels, les apprentissages, ainsi que tout le secteur du décrochage scolaire.-

Le JSD : Le fait de devenir directrice d’un CDN va-t-il influer votre travail de metteure en scène ?

JD : Sûrement. L’un ne va pas sans l’autre. J’étais déjà dans des préoccupations artistiques de mutations de genres ou de thématiques qui allaient, je pense, avec mon envie de postuler. Nous allons travailler en lien avec les habitants parce qu’on en a besoin artistiquement. Jusque-là, j’ai travaillé instinctivement, par désir, par besoin, par envie. Mes envies artistiques vont vers de nouvelles préoccupations, des thématiques plus sociales.
 

Propos recueillis par Benoît Lagarrigue

Réactions

Bonjour... Il n'y a pas que les enfants ou les scolaires pour inciter leurs parents à aller au théâtre. La programmation y est pour beaucoup et la notion d'accessibilité est très subjective. Les pièces populaires ne sont pas nécessairement moins intéressantes que les œuvres intellectuelles... Surtout lorsqu'elles permettent à un nouveau public de fréquenter le théâtre...(c'est donc une belle porte d'entrée). Et les spectacles pour enfants aussi sont un moyen de faire venir les parents dans le lieu théâtre tout en offrant une alternative aux activités habituelles en matière de jeunesse. Cet avis, je le partage avec de nombreuses personnes qui connaissent ce théâtre depuis toujours... La dernière fois que j'y ai mis les pieds, c'était au collège pour la représentation d'une pièce jouée en cours de musique (Carmen par le collège Elsa Triolet en 1994). Pourtant je fréquente les théâtres... Mais bien qu'enseignante, je préfère me rendre à Paris pour voir des choses plus légères... Pour ma part, je ne vais pas au théâtre que pour "réfléchir" mais surtout pour passer du bon temps sans avoir peur de me lancer dans une grande réflexion... J'attends beaucoup de cette nouvelle direction. Affaire à suivre...
Une idée : faire un spectacle à partir des municipales sur le modèle de «  Notre terreur » qui était un spectacle génial!!!!

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