Élection présidentielle
> Paroles de toubibs, d’aides-soignants… : le temps d’opérer des réformes <À quelques jours du premier tour, le constat est amer et partagé par nombre de professionnels : la santé publique est absente de la campagne présidentielle. Le JSD leur donne la parole.
Le thème de la santé brille par son absence au cours de la campagne. Pour Patrick Vimont, infirmier : « L’hôpital public n’a pas encore été abordé comme a pu l’être l’Éducation nationale. On sait qu’il faudra proposer des réformes qui coûtent de l’argent, cela fait peut-être peur. » Pour lui, des sujets périphériques sont montés en épingle : « Les questions de société sont traitées comme des faits divers : la “fin de vie” a un peu servi à éluder les autres. Est-ce pourtant la principale préoccupation des gens ? » Ce soupçon de détournement des questions essentielles se retrouve chez quatre infirmiers, aides-soignants de l’hôpital Delafontaine qui ont souhaité témoigner collectivement et anonymement : « Les candidats, de droite ou de gauche, parlent peu de santé, à part Mélenchon. Ce devrait être à égalité avec l’éducation, le logement… » D’où leur dénonciation d’une certaine « démagogie » : « Quelques thèmes comme la sécurité ou l’islam sont récurrents, et pendant ce temps-là, on ne parle pas d’autre chose. » Même constat pour Didier Ménard, médecin généraliste à Franc-Moisin : « Il n’y a pas de vision globale. Est-ce qu’on reste dans un système solidaire ou est-ce qu’on va vers un système privatisé ? C’est une question de fond, elle mériterait d’être posée aux Français. Les candidats en parlent peu, parce que le sujet est suffisamment sérieux pour attendre des réponses qu’ils n’osent pas faire parce qu’elles sont dérangeantes. » « Nous sommes dans une période complexe en terme de protection sociale, analyse Patrick Aeberhard, cardiologue au Centre cardiologique du nord (CCN) Porte de Paris. Le système s’est considérablement amélioré dans les textes depuis vingt ans (CMU, RSA, AME). Mais on s’aperçoit qu’il commence à être un peu perverti ; que des mesures ont été prises pour faire participer le malade aux coûts (ticket modérateur, minimum quotidien lors de l’hospitalisation). Et on se retrouve dans des situations où les plus exclus ont du mal à accéder aux soins. C’est un problème important, surtout dans le 93. Il y a un rééquilibre de la prise en charge à trouver, et il y a les instruments pour le faire. Y a-t-il les budgets ? » Les agents hospitaliers s’inquiètent d’une remise en cause des acquis sociaux qui permettent à tous un accès aux soins de qualité, notamment des menaces qui pèsent sur l’AME (Aide médicale d’État) : « C’est en train de devenir une médecine à deux vitesses, pour les riches et pour les pauvres. » « L’espérance de vie augmente, mais ce n’est pas la même pour un cadre et un ouvrier, complète le Dr Ménard. Des choix sont faits : transfert des dépenses de soins vers le privé et aggravation des inégalités. Les mutuelles sont poussées à la surenchère par les assurances privées. Tout augmente. Avoir une complémentaire qui couvre bien, c’est réservé aux classes supérieures. » « Un autre problème, c’est la diminution des médecins généralistes, surtout dans le 93, où ils sont peu remplacés », ajoute le Dr Aeberhard. L’explication tient en partie à la logique du numerus clausus : « Pendant des années, on a dit : il va y avoir trop de médecins. Maintenant il n’y en a pas assez. Et on prend des médecins européens. Il faut garder une qualité à la formation des médecins, mais il n’y a pas lieu de limiter leur nombre de manière drastique. » Quant aux services d’urgence, « ils sont souvent débordés dans des périodes de crise (canicule, grippe…). Il faudrait qu’il y ait des centres d’accès facile, en permanence, à proximité de l’hôpital, où des généralistes se relaient pour recevoir des patients qui ne nécessitent pas un système hospitalier sophistiqué, mais où l’on peut faire les premiers examens ». « La tarification à l’activité (T2A) a bouleversé l’hôpital, dans un sens mercantile. À l’époque de la mise en œuvre, il y a eu peu de réactions, la prise de conscience des conséquences a été lente, explique Patrick Vimont. Kouchner a fait beaucoup de mal, bien avant Sarkozy. Désormais, le discours managérial et hiérarchique s’impose à l’hôpital. » Un avis partagé par les hospitaliers : « Plus la durée moyenne de séjour (DMS) est courte, plus c’est rentable. On nous met en position de soignant-gestionnaire. Alors que pour nous, l’objectif c’est la qualité des soins. La direction aussi veut la qualité, mais avec les effectifs disponibles, ça devient difficile dans certaines circonstances. » « La psy n’est pas en T2A encore. Ils y pensent. Ils seront obligés de faire comme ailleurs, au niveau des traitements, ça va changer, ils distribueront des médicaments à tour de bras. » Une aberration pour Patrick Vimont, qui a travaillé dans le milieu psychiatrique : « La France avait choisi, à la suite de la Révolution, de séparer le fou du délinquant. La société française revient très loin en arrière en les confondant à nouveau. Que fait-on des délirants ? De la maladie mentale ? Chaque société traite son fou à la hauteur de sa démocratie. » La dérive vers la transformation du soin en marchandise inquiète le Dr Ménard : « Certains partisans de l’économie libérale disent que la santé est un secteur trop fermé et veulent l’abrogation totale des ordonnances de 1945 créant la Sécu. Ils ont des modèles à opposer, mais oublient de dire que ce sont les plus injustes et les plus coûteux ! On sait bien que la part de la santé dans le PIB est la moins importante dans les pays qui ont un système socialisé. Aux États-Unis, l’accès aux soins est le plus inégalitaire et c’est 15 % de leur PIB ! Je pense que les médecins n’ont rien à gagner de la privatisation : ils vont devenir prestataires des assurances privées. » Une des rares questions de santé à avoir traversé la campagne fut celle des dépassements d’honoraires à l’hôpital public. « C’était une manière de garder les médecins dans le public et finalement l’hôpital bénéficiait d’un reversement, explique le Dr Aeberhard. Je ne suis pas contre un peu de privé à l’hôpital, mais il faut qu’il y ait des règles. Si on dépasse raisonnablement, et que c’est remboursé par les mutuelles, pourquoi pas ? Si le médecin fait des abus avec le matériel public, ce n’est pas très logique, ni légitime. » En l’absence de propositions fermes pour l’avenir du système de santé, les professionnels interrogés avancent des solutions. « Un effort est fourni au niveau de la prévention, mais il faudrait mettre les gros moyens », témoignent les agents hospitaliers. « Et y intégrer la question du logement : les conditions précaires créent beaucoup de risques sanitaires. Plus on fait de prévention et d’accompagnement, plus on amène la population à prendre en charge sa santé et plus on fera d’économies. » « Aujourd’hui, les problématiques de santé évoluent vers le développement massif des maladies chroniques et des polypathologies », avance le Dr Ménard. « Le système de santé doit se poser la question d’intervenir sur la pathologie environnementale (malbouffe, pollution…). Pour l’instant, il n’y a pas de politique de prévention autre que le dépistage. Souvent, il est déjà trop tard. Il faut travailler sur la cause des maladies », continue le praticien qui se prononce en faveur « d’un changement assez radical de l’Assurance maladie, sur le modèle de l’Alsace-Lorraine, avec un taux de remboursement de près de 80-90 % et où les mutuelles jouent un autre rôle : éducation thérapeutique, organisation de la prévention… », pour rendre à la branche maladie de la Sécu ses prérogatives en matière de remboursement et un système de fonctionnement plus démocratique : « Qu’il y ait un vrai pouvoir de décision des représentants d’usagers et de salariés. » Sébastien BanseLa présidentielle sans débat sur la santé publique
Les obstacles à l’accès aux soins
Une dérive libérale du système
L’avenir a besoin de nouvelles solutions
Publié le 11-Apr-2012 11:18 | Lien vers cet article | Imprimer l'article | Envoyer cet article à un ami | 1 réaction(s) |
![]()
| Les réactions | |||||||||||||||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| |||||||||||||||||














