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Documentaire
/ Voix de femmes noires

La documentariste Amandine Gay laisse la parole à vingt-quatre femmes noires dans son film Ouvrir la voix. Des comédiennes, des chanteuses ou des militantes filmées en plan très serré, au plus proche de leur voix.

« Je ne veux pas jouer avec toi parce que t’es noire », « regarde maman, elle est moche parce qu’elle est noire », « ici on nourrit les Belges avant »… Les cinq premières minutes du film sont brutes de décoffrage, les paroles édifiantes. Celles-ci sont formulées par les vingt-quatre femmes invitées à se raconter devant la caméra d’Amandine Gay. De leur prise de conscience en tant que « Noires » à leurs aspirations futures. Pour son documentaire Ouvrir la voix, tourné et écrit en indépendant, la réalisatrice a récolté les témoignages de comédiennes, chanteuses ou militantes pour aboutir sur une conversation sincère, intimiste (l’usage du gros plan y est systématique) et bouleversante. Le film questionne le « groupe majoritaire » sans prendre de pincettes. « Certains spectateurs blancs m’ont même confié avoir été oppressés de voir autant de visages noirs et de si près, livre Amandine, amusée. Je pense que ce film force à une écoute empathique. »

Durant deux heures, ces femmes noires se livrent sur des sujets parfois tabous comme la sexualité, l’enfance, la dépression. La douleur est palpable, leurs témoignages résonnent souvent comme des traumatismes mais sans jamais verser dans le pathos. Elles abordent des thèmes encore sensibles dans le débat public tel que le communautarisme, défendu par certaines. À l’instar de la politique du double effort (« En faire deux fois plus pour avoir la même chose ») et de celle de « respectabilité » (« être irréprochable aux yeux des Blancs »), la notion de communautarisme sert d’outil de domination : « Quand un Blanc créé des problèmes, ça ne concerne que lui, mais quand c’est un Noir, ça concerne l’ensemble de la communauté », s’indigne l’une d’entre elles.

Les points de vue divergent, c’est aussi là que réside l’intérêt de ce documentaire qui fait entendre plusieurs discours et laisse s’exprimer des individualités et des dissensions. Si ces femmes avancent en rang serré à cause des mêmes coups portés, elles ont chacune leur particularisme. Elles avancent ensemble afin de récupérer cette voix qu’on leur a confisquée tout en se redéfinissant avec les mots « africanité », « afro-descendante » ou « afropéenne ».

La dernière partie du documentaire aborde les aspirations de ces femmes. Mais que faire quand « l’autre » ne comprend pas la « rage » qui les anime ? Elles dénoncent alors ce « cercle vicieux », où l’on infantilise à coup de « si t’aimes pas le pays, dégage ». En réalité, « on veut juste légitimer notre place ici ». Si quelques-unes sont lassées et se tournent vers l’étranger, comme c’est le cas pour la Amandine Gay qui a largué les amarres pour le Canada, d’autres veulent poursuivre la lutte ici, les plus jeunes en général. « La France nous offre de belles choses, mais certains ne veulent pas qu’on y touche », lâche Rachel Khan. « En France, tout est à faire, surtout pour le combat que je mène pour les lesbiennes noires. Rien que pour ça, si je pars, ça ne sera pas maintenant », affirme Sandra, une militante LGBT.

Ouvrir la voix est un hommage rendu à ces femmes noires devenues artistes ou intellectuelles, qui ont la chance d’être considérées comme telles et non pas réduites à une pigmentation. Mais leur discours, très conscients, est-il transposable à d’autres femmes afro-descendantes de leur génération au parcours de vie différent ? « Personne ne se doute que ces filles ont grandi dans des cités et sont des enfants de primo-arrivants. Elles sont représentatives d’une certaine partie de la jeunesse noire française, ce n’est pas exhaustif, se défend Amandine Gay. J’avais envie aussi de piquer la curiosité des jeunes filles noires et de leur montrer qu’il existe d’autres voies que celles qu’elles connaissent déjà. » La sortie nationale du film sera célébrée en deux temps. D’abord le dimanche 8 octobre avec des animations et débats dans le centre commercial Basilique, puis le mardi 10 octobre au cinéma l’Écran avec une projection-rencontre en partenariat avec Mediapart. Les débats s’annoncent « dépassionnés » mais passionnants.

Maxime Longuet

Dimanche 8 octobre, animations et débats au centre commercial Basilique.

Mardi 10 octobre, projection en avant-première d’Ouvrir la voix (France, 2017, 2h02) à l’Écran (place du Caquet), suivie d’une rencontre avec la réalisatrice Amandine Gay et Edwy Plenel de Mediapart. www.lecranstdenis.org

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