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Lassina Traoré-Tagara
/ Une clé comme seul bagage

48, rue de la République. Il compte parmi les habitants délogés par le Raid du bâtiment occupé par des terroristes. Tout ce qu’il avait est resté sur place. Dix-huit mois après, sa situation est encore délicate.
Lassina Traoré-Tagara
Lassina Traoré-Tagara

En dix-huit mois, des articles consacrés à l’assaut anti-terroriste du 18 novembre 2015, il y en a eu un paquet. Dans le JSD, comme dans les autres médias, Lassina Traoré-Tagara s’est toujours imposé comme un interlocuteur privilégié. À la fois parce que ce Burkinabé d’une cinquantaine d’années était de tous les rassemblements et de toutes les manifs, mais aussi parce que c’est « un bon client », comme on dit dans le jargon des journalistes. Toujours enclin à s’exprimer en public et disponible pour une interview, sachant à chaque fois trouver les mots justes, des mots simples, spontanés et percutants. Pourtant pas du genre à se mettre en avant, c’est un homme de parole, au sens propre comme au sens figuré et sur qui chacun sait qu’il peut compter.

Parmi les plus mobilisés aussi pour faire avancer la situation des 88 habitants sinistrés en général et celle des 24 sans-papiers en particulier. Mais « alors que tous mes voisins ont pu retourner dans l’immeuble pour récupérer leurs affaires, moi je n’ai pas eu cette chance. » C’est que le logement qu’il habitait depuis quatre ans était situé juste au-dessus de la planque des terroristes. « On m’a dit que mon sol s’était effondré avec une explosion. »

« Tombé nez à nez avec les hommes du Raid »

Tout ce qu’il a pu emporter de sa vie d’avant, c’est le pyjama dont il était vêtu cette nuit-là et la clef de chez lui qu’il gardait autour du cou « même pour dormir » et qu’il continue de porter en médaillon, son passé à jamais sous scellés. Plus que de son ordi, ses vêtements, son acte de naissance ou ses documents, c’est de son identité et de son parcours d’artiste dont il se sent cruellement amputé. Arrivé en France en 2010 dans l’espoir de poursuivre une carrière musicale entamée à Ouagadougou, ce chanteur de jazz et reggae avait emmené dans ses valises des maquettes originales enregistrées en studio, son carnet de compositions manuscrites mais aussi un book réunissant des coupures de presse locales. « C’était mes biens les plus précieux, et de tout cela, il ne me reste rien. » Mais au moins a-t-il eu la vie sauve. Car « qui sait ce qu’il serait arrivé » s’il n’avait pas pris la fuite à la première détonation. « J’ai cru que le gaz avait sauté, mais quand je suis sorti précipitamment, je suis tombé nez à nez avec les hommes du Raid. » Il a d’abord cru être le dernier habitant évacué, avant de comprendre qu’il était le premier. « Je voulais retourner sur place pour aider mes voisins, mais tout était déjà bouclé. »

La suite, chacun la connaît. L’hébergement au gymnase, l’engagement d’un bras de fer avec l’État pour obtenir le relogement, le statut de victime du terrorisme et la régularisation des sans-papiers. Lui, cela fait un an qu’il a obtenu son titre de séjour, mais le quotidien reste compliqué. « Avant je pouvais me débrouiller. Je travaillais au noir, j’avais de quoi remplir le frigo sans rien demander à personne. » Aujourd’hui, rares sont les jours où il mange à sa faim. « Certes, je suis hébergé à l’hôtel, mais je n’ai aucune ressource. Depuis dix-huit mois, ma vie est au point mort. » Pour l’heure, sa seule perspective et non des moindres repose sur une formation d’agent de sécurité qu’il suit actuellement et qu’il espère valider en septembre. Un boulot qu’il est loin de considérer comme alimentaire. « Avec ce que l’on a vécu, comment pourrais-je le prendre à la légère ? Quand on peut défendre les autres, pourquoi ne pas le faire ? »

Linda Maziz 

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