À la une Portrait

Issa Bidard
/ Pour Théo et les autres

Engagement. Il est étudiant en histoire à Paris 8 et a lancé, avec un ami, un appel à se rassembler pour réclamer justice pour le jeune Aulnaysien violenté par la police, le 11 février, devant le tribunal de Bobigny.
Issa Bidard, devant un graf près de la gare de Saint-Denis
Issa Bidard, devant un graf près de la gare de Saint-Denis

 


La voiture glisse lentement sur le parvis de la gare de Saint-Denis et va s’arrêter sur le chemin d’un homme. Les portières s’ouvrent, deux policiers sortent. À travers la vitre d’un café, Issa Bidard contemple cette scène familière. « Je connais des mecs qui se font contrôler plusieurs fois par jour, en allant à la fac, en rentrant le soir… », témoigne cet étudiant en histoire à Paris 8.

« Ça commence dès 13, 14 ans… Moi, ça va, j’ai pas trop une tête qui les dérange, je me fais rarement contrôler. » C’est quoi rarement ? « Peut-être trois ou quatre fois par an. » Avec sa carrure de joueur de foot US et sa pensée bien fondée, on en oublierait qu’Issa n’a que 18 ans. Donc une douzaine de contrôles déjà. Le journaliste qui écrit en a subi deux, en 36 ans. « Ils contrôlent plus les Noirs et les Arabes, il y a des chiffres qui le prouvent. Cette discrimination raciste, c’est une forme de violence. »

Elle peut en prendre d’autres : les insultes, les flashball braqués sur les visages, les coups… L’histoire de Théo, violenté par les policiers d’Aulnay, a « choqué » Issa, sans trop le surprendre. « Une bavure, c’est quelque chose qui arrive une fois. Des choses comme ça, il y en a tout le tempsCette fois, c’est plus médiatisé, heureusement. »

Avec son ami Yannis Rezzoug, ils lancent un appel à se rassembler. À Bobigny, où Issa a grandi avec ses trois frères et sœurs. Une mère psychothérapeute, un père artiste, « engagé, mais pas militant ». Des copains de la Jeunesse Communiste donnent un coup de main, mais le rassemblement n’est pas politique : « Aucun candidat ne répond complètement à nos attentes. Ils proposent des solutions à des problèmes qu’ils ne connaissent pas, ça ne peut pas marcher. »

Le 11 février, ils sont près de 5 000 personnes devant le tribunal pour réclamer « Justice pour Théo ». « La veille on en attendait 2 000, on était déjà contents ! Ça en dit long sur le ras-le-bol. D’ailleurs on a vu que SOS Racisme a rassemblé deux fois moins à République le 18 février. Les gens en ont marre de se faire manipuler par des assos qui ne sont là que pour manger des subventions. »

La fin du rassemblement est ternie par des incidents. « Des policiers auraient provoqué des jeunes, précise-t-il. Une petite minorité n’a pas trouvé d’autre moyen de répondre, c’est dommage. Mais les médias et les politiques, en se focalisant là-dessus, nous desservent et nous rendent invisibles… Si 5 000 personnes étaient venues “casser du flic”, ça ne se serait pas passé comme ça, ç’aurait été une guerre ! » Il dit : « Ça reste une fierté d’avoir organisé ça. »

Pour la suite, une association est en train d’être créée. « On veut faire des manifs, des repas, des concerts de soutien… » Avec l’exigence de changements décisifs : sur l’armement des policiers, leur formation... « Le récépissé, c’est trop peu. C’est pas en nous donnant un papier que ça va tout changer. »

Au moment de se quitter, devant la gare de Saint-Denis, non loin de l’école où il est animateur, on lui demande s’il craint le prochain contrôle de police. « Les médias, ça me met en danger et ça me protège un peu à la fois. S’il m’arrive quelque chose, j’aurai les moyens d’en parler. Mais mon prochain contrôle risque d’être long. » Il rigole : « J’espère qu’ils auront oublié mon nom d’ici-là. »