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Histoire contemporaine
/ Paris 8, label rebelle

L’université dionysienne est l’héritière de l’iconoclaste Centre universitaire expérimental de Vincennes (CUEV) qui ouvrit en janvier 1969, avant de déménager en 1980 à Saint-Denis. Mais que reste-t-il de cette révolution pédagogique ?
Début mai  2018, un tag au fronton de Paris 8 rappelle les luttes de Mai 68.
Début mai  2018, un tag au fronton de Paris 8 rappelle les luttes de Mai 68.

De l’aveu même de celle qui fut considérée comme sa cheville ouvrière, l’écrivaine Hélène Cixous, le Centre universitaire expérimental de Vincennes (CUEV, lire son histoire ci-dessous) a réussi un pari audacieux : « Libérer les programmes, accorder à tous l’indépendance de la recherche, faire alliance entre les champs qui vivent d’échanges – par exemple favoriser la circulation naturelle entre philosophie, littérature, psychanalyse, histoire, linguistique, mathématiques, droit – […] lever les frontières et inviter les étudiants à jouir sans œillères, à connaître les généalogies des savoirs et leurs connivences. »Sans oublier de « déhiérarchiser le collectif des enseignants ». Pluridisciplinarité, polyvalence, enseignements inédits, ouverture aux salariés et non-bacheliers, promotion de la diversité, ouverture sur le monde, éloge de l’expérimentation… Telles furent en effet les fondements et les maîtres mots de Vincennes.

«Liberté accrue »

Mais que reste-t-il du CUEV un demi-siècle après sa création ? Quels gènes a-t-il transmis à Paris 8 ? Sur son site Internet, l’université revendique être « l’héritière du Centre expérimental de Vincennes », animée depuis « par un esprit de démocratisation de l’accès au savoir et de productions de connaissances ancrées dans les enjeux du monde contemporain ». Une filiation que l’on retrouve aujourd’hui à plusieurs niveaux àParis 8 selon Charles Soulié, maître de conférences au département de sociologie et d’anthropologie. Sur le plan pédagogique tout d’abord, puisque « les relations enseignants/enseignés sont moins hiérarchisées et donc plus horizontales qu’ailleurs ». Mais aussi sur le plan disciplinaire et scientifique, si l’on tient compte de « l’importance tant numérique que symbolique des nouvelles disciplines comme les arts ou la communication, et du caractère sans doute plus audacieux des recherches menées localement ».

Charles Soulié, qui fut étudiant en histoire au début des années 1980 à Paris 8, avant d’y enseigner depuis 2001, loue la « liberté accrue »des enseignants et les étudiants qui peuvent « expérimenter plus librement qu’ailleurs à travers notamment de nouvelles manières d’enseigner, de nouvelles pratiques de recherche ». Pour une bonne part du corps enseignant, il y aurait toujours « cette volonté de “faire avec” nos étudiants, de s’adapter aux transformations de notre public ». Mais c’est aussi l’héritage politique de Vincennes qui subsiste à Paris 8, selon Charles Soulié : « L’université a toujours été très réactive aux questions sociales et politiques du moment. Ainsi lors du mouvement social contre la loi travail, Paris 8 a été très fortement mobilisée. Et, aujourd’hui, elle se mobilise contre l’actuelle réforme des procédures d’admission à l’université. »

Esprit contestataire post-Mai 68

Mais cet esprit contestataire post-Mai 68 qui faisait dire au Parisienen 2016 que Paris 8 était « à la tête de toutes les mobilisations étudiantes ces dernières années »s’est transformé au fil des années, faute de moyens suffisants, selon la sociologue Josette Trat qui enseigna à Paris 8 de 1970 à 2010 : « Le CUEV est devenu une université de banlieue confrontée à un manque criant de moyens pour accueillir dignement des étudiants de milieux populaires. Les crédits ont baissé au fil des années, les gens qui étaient très motivés au début se sont déresponsabilisés et désinvestis. Les plus jeunes n’ont pas repris le flambeau et l’université a commencé à se vider le soir. Il n’y a plus le même esprit. »En raison de cette baisse des crédits, les conditions d’étude et de travail du personnel se sont considérablement aggravées, selon Josette Trat : « Cela demandait un très grand dévouement de la part des enseignants pour continuer à innover en matière pédagogique. »

Une minorité pourra choisir sa filière

Aujourd’hui, c’est au tour de la nouvelle loi sur l’orientation et la réussite des étudiants (ORE), qui modifie les modalités d’accès à l’université, d’aller à l’encontre des valeurs de Paris 8, une université réputée moins sélective que les autres : « La sélection de la loi ORE est l’inverse exact du projet initiateur de Paris 8 qui faisait en sorte d’accompagner tous ceux qui n’avaient pas eu la chance de faire des études universitaires,s’indigne Josette Trat, soucieuse de voir les formations les plus réputées uniquement réservées aux meilleurs élèves. Une minorité pourra choisir sa filière alors que certains jeunes qui galèrent dans le secondaire auraient pu se révéler dans le cadre d’études supérieures. On ne leur laisse pas de portes ouvertes pour faire d’autres expériences, comme s’ils étaient prédéterminés dès leur adolescence. »

Et de conclure : « On est en train de rétablir les hiérarchies qui ont été bousculées par Mai 68. Cela pourrait remettre en cause le besoin des gens de réfléchir sur leur place dans la société, d’acquérir un esprit critique, et non pas adopter une vision normative de la société qui est de plus en plus basée sur la recherche de la rentabilité et du profit. »

Julien Moschetti

 

 

RELAIS

DE VINCENNES À SAINT-DENIS

L’université de Paris 8-Vincennes à Saint-Denis est l’héritière du Centre universitaire expérimental de Vincennes (CUEV) qui fut rasé en 1980, avant de déménager dans la cité des rois. Retour sur la genèse de ce passage de témoins.

« L’université de Vincennes n’est pas sortie, comme par miracle, du néant. Elle a été la concrétisation d’une nébuleuse dont les contours s’étaient lentement dessinés à la faveur de l’effervescence intellectuelle du printemps 1968.»Premier président du Centre universitaire expérimental de Vincennes (CUEV), l’écrivain Raymond Las Vergnas savait mieux que quiconque que son université était née de l’esprit de liberté qui souffla sur Mai 68. Ce n’est pas non plus un hasard si le CUEV a ouvert ses portes le 13 janvier 1969 dans le bois de Vincennes. «C’était tout un symbole car c’était un cadre agréable situé à l’écart du foyer de contestation du quartier latin, analyse a posteriori la sociologue Josette Trat qui a étudié au CUEV avant d’enseigner à Paris 8. C’était aussi une vitrine pour le gouvernement qui désirait montrer qu’il avait entendu le message de Mai68 en rénovant la pédagogie, ce qui n’a pas empêché pendant une décennie la poursuite de la mobilisation contre les mauvais coups des gouvernements successifs.»

C’est en effet pour éloigner les étudiants les plus contestataires du centre de Paris queDe Gaulle a doté le CUEV d’une grande autonomie pédagogique. Cette expérimentation unique reposa notamment sur la pluridisciplinarité (décloisonnement des disciplines) mais aussi l’émergence d’enseignements inédits (cinéma, psychanalyse, arts plastiques, théâtre, urbanisme, intelligence artificielle…).

Des grands intellectuels de l’époque

C’est ainsi que Dominique, qui fut étudiant à Vincennes de 1971 à 1974, a obtenu sa licence en validant des unités de valeur (UV) dans une large palette de disciplines : histoire-géographie, cinéma, architecture, lettres modernes… «On étudiait des textes avec des angles pluridisciplinaires. On allait au-delà du texte, en essayant de comprendre l’environnement et le contexte historico-psychanalitico-familial de la personne qui écrivait.» Dominique a été particulièrement marqué par le cours « anthropologie des films d’horreur » : «On regardait des films sur Frankenstein ou Dracula pour essayer de comprendre pourquoi on était fasciné par l’horreur.» Les projections se déroulaient le samedi matin, d’autres cours étaient proposés le soir pour permettre la participation des salariés, mais aussi des non-bacheliers et des immigrés. À leurs côtés, une équipe pédagogique composée des plus grands intellectuels de l’époque : Michel Foucault, Gilles Deleuze, Roland Barthes, Félix Guattari, François Châtelet…

Une réflexion permanente sur la société

Vincennes inaugura aussi de nouveaux rapports entre les étudiants et les enseignants qui allaient dans le sens d’une érosion des liens hiérarchiques. Tout le monde était sur le même pied d’égalité, le tutoiement était devenu la règle. Une atmosphère propice au débat d’idées, notamment le débat politique : «Les cours étaient traversés par une réflexion permanente sur la société, se souvient Dominique. En dehors des cours, tu restais à Vincennes pour tenter de créer une dynamique révolutionnaire. Il y avait en permanence des AG et des débats sur les luttes sociales en cours.» Jusqu’au jour où l’université a été expulsée du bois de Vincennes : «Le déménagement a été un choc très violent, tout a été rasé en une semaine, rappelle Dominique. Il y avait une volonté de faire disparaître toutes les traces, un peu comme ce qui s’est passé pour la ZAD de Notre-Dame-des-Landes.» Quelques semaines plus tard, les fantômes de Vincennes ressuscitaient à Saint-Denis.

 JM

Réactions

Encore un article intéressant qui mérite commentaires, échanges voire débats ... mais il n'y a plus de véritables échanges sur ce site depuis sa dernière refonte qui doit remonter maintenant à 2 ou 3 ans ! Où sont passés mes meilleurs "ennemis" d'autan ? Je continuerai à lire avec beaucoup de plaisir les articles mais m'abstiendrai dorénavant de commenter ... sauf si cela me "chatouille" trop ! Cordialement - Mourad
Bonjour @Mourad. Les meilleurs ennemis n'arrivent plus à défendre l'indéfendable. La ville et son état lamentable, la violence endémique... Les élus sont plus prompt à se féliciter plus qu'autre chose... Tous le monde attends 2020 et rien de plus. Je le répète sans cesse la ville changera quand la condition sociale des habitants changera. Etre une ville populaire n'est pas une fin en soi. Il faut aussi donner de la perspective aux habitants et pas seulement leur dire qu'il faut sans cesse lutter politiquement tout en sachant que les habitants ne votent pas et les jeunes encore moins. Parce les Braouezec, Paillard et Peu, la lutte à 5000 € par mois, je pense que beaucoup pourrait faire la même lutte à ce tarif.

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