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JOP 2024
/ Nicolas Ferrand (Solideo): « Devoir accélérer en cours de route coûterait très cher»

Entretien avec Nicolas Ferrand, directeur général de la Société de livraison des ouvrages olympiques (Solideo).
Ingénieur des Ponts et chaussées, haut fonctionnaire, Nicolas Ferrand a un profil de technicien. Il dirigeait précédemment l'établissement public d'aménagement de Marne-la-Vallée
Ingénieur des Ponts et chaussées, haut fonctionnaire, Nicolas Ferrand a un profil de technicien. Il dirigeait précédemment l'établissement public d'aménagement de Marne-la-Vallée

Le JSD : Quelle est la raison d’être de la Solideo ? Quels sont les moyens humains, financiers et législatifs mis à sa disposition ?

Nicolas Ferrand :Pour que les Jeux aient lieu en 2024, deux équipes sont à l’œuvre : la Solideo qui s’occupe des travaux en dur qui ont une vocation pérenne et le Comité d’organisation qui s’occupe de toute la partie évènementielle, dont les structures provisoires. En gros la Solideo est là pour couler le béton. La particularité des Jeux olympiques et paralympiques (JOP) 2024 est qu’il y a assez peu d’objets à construire finalement : on construit par exemple un centre aquatique, une deuxième aréna, un village olympique, un village des médias, une piscine à Marville et on améliore aussi des équipements existants tels que le stade Yves-Du-Manoir à Colombes. Pour faire tout cela nous disposons de 3,2 milliards abondés à parts égales par le public et le privé. La Solideo supervise l’ensemble de la production de la quarantaine d’objets urbains à construire : pour ce faire, elle coordonne la trentaine de maîtres d’ouvrage à l’œuvre, finance et est elle-même à la manœuvre sur certains chantiers comme le village olympique. Nous garantissons au nom de l’État français que tous les équipements nécessaires à l’organisation des Jeux seront construits en temps et en heure et dans le respect des enveloppes budgétaires définies. C’est la loi sur la Métropole du Grand Paris de février 2017 qui crée la Solideo et définit ses missions et qui insiste notamment sur les travaux complémentaires après les Jeux pour intégrer l’héritage. Car la configuration des équipements pour les Jeux ne répond pas exactement aux besoins définitifs. J’étais seul il y a trois mois. Pour le moment nous sommes 12 et nous serons entre 80 et 100 au plus fort de l’activité.

 

Le JSD : Un problème soulevé récemment par le rapport d’experts remis à l’État le 30 mars est le trop grand nombre de maîtres d’ouvrage pour construire les équipements olympiques. Les experts considèrent que c’est un risque et poussent pour que la Solideo prenne plus de responsabilité, citant notamment l’exemple de Londres 2012…

NF : L’Angleterre, contrairement à l’image qu’on en a parfois, est un pays extrêmement centralisé et les collectivités ont très peu d’autonomie là-bas. La France a un système très décentralisé. Notre organisation est calquée sur celle de la République. Maintenant le rapport dit : « ce n’est pas adéquat ». Je n’ai pas de commentaire à faire là-dessus.

 

Le JSD : Vous avez été audité, comme d’autres grands acteurs des JOP 2024, par les rapporteurs, dans quelle mesure partagez-vous leurs analyses et leurs inquiétudes ?

NF : Première remarque, de par mon statut je ne peux pas commenter un rapport de l’Inspection générale des finances. Pour le reste, j’ai été audité deux fois. Une première fois en décembre, un mois après ma prise de poste. J’ai dit à ce moment-là que ma principale interrogation portait sur les délais. Cet enjeu est aussi important que celui des coûts. Évidemment nous serons à l’heure et les JOP auront lieu à l’été 2024, mais si on s’aperçoit à un moment que nous sommes en retard, il faut être bien conscient que devoir accélérer en cours de route coûterait très cher. Il faut donc qu’on parte suffisamment tôt, tout en ayant bien réfléchi aux différents risques, de manière à ne pas faire déraper les coûts en fin de parcours. Le calendrier est très serré.

"Au sujet du village olympique les négociations avec Vinci doivent avoir abouti d’ici la fin de l’année"

Le JSD : Est-il envisageable, comme suggéré par le rapport, que la Solideo reprenne la maîtrise d’ouvrage du centre aquatique de la Plaine Saulnier à Saint-Denis ?

NF : Ma position est parfaitement claire. La loi confie à la MGP la maîtrise d’ouvrage de cet équipement, je n’ai rien d’autre à dire que ça. Nous travaillons régulièrement avec la MGP sur le centre aquatique. Actuellement nous réfléchissons à l’organisation de la procédure de consultation, de manière à garantir que le centre aquatique soit bien livré à l’été 2023. Par contre la question du centre aquatique est doublement compliquée : en vue des Jeux et pour la suite. Avec le village olympique ce sont les objets pour lesquels l’articulation avec la période post-olympique est la plus difficile.

 

Le JSD : Sur le village olympique où en êtes-vous de la négociation avec Vinci, qui a pour le moment la maîtrise d’ouvrage d’une partie du village, via le programme Universeine à Saint-Denis ?

NF : Au sujet du village olympique il faut quand même se rendre compte de quoi on parle. Le terme village est assez mal adapté. Ce sont 17 000 lits, et pour faire fonctionner ces 17 000 lits, 6 000 personnes travaillent sur le site. Sur 51 hectares on va faire vivre l’équivalent d’une petite préfecture de province. Vinci aujourd’hui a des droits à construire sur la partie Universeine et dit qu’il est prêt à s’inscrire dans la dynamique olympique. C’est-à-dire adapter son programme le temps des Jeux pour revenir à la version initiale ensuite. Il faut désormais traduire cette bonne volonté de manière juridique et contraignante. Ça passe par l’établissement d’une convention. Mais nous ne sommes pas liés par principe avec Vinci. Si nous n’arrivons pas à faire aboutir cette organisation qui nous liera, il faudra alors que nous récupérions les terrains. Et j’insiste, il s’agit bien d’obligations réciproques et pas d’un simple partenariat. Fin 2020 on doit commencer les travaux. On doit donc choisir les promoteurs au plus tard, deuxième semestre 2019. Nous avons donc 18 mois pour mettre au point le projet avec tous les acteurs. Les négociations avec Vinci doivent donc avoir abouti d’ici la fin de l’année 2018. La France s’est engagée à livrer un village olympique. Il faut donc qu’on se donne les moyens de le faire, sinon on est ridicule aux yeux du monde.

 

Le JSD : Comment fait-on pour desserrer l’étau des délais que vous pointez régulièrement, et permettre à la concurrence de jouer dans les marchés à passer ?

NF : Le seul moyen de desserrer cet étau est de se tenir au planning que nous avons affiché. Le planning est ainsi fait qu’on a un peu de mou pour prendre en compte les aléas de chantier. En revanche si on prend six mois de retard dès le début, les entreprises qui répondent aux marchés le sauront et joueront du rapport de force.

 "Nous devons savoir ce qu’on veut dire au monde"

Le JSD : Afin de tenir le planning n’allez-vous pas être tenté de réduire les procédures de concertation ? Les élus locaux et les habitants ont-ils voix au chapitre ?

NF : Nous avons fait le choix de nous inscrire complètement dans la culture et la tradition de Plaine Commune sur ce point. Nous sommes sur un territoire où, à l’occasion de l’arrivée du Stade de France, il s’est passé quelque chose dans la manière de construire le projet urbain. Pour Patrick Braouezec il est important de retrouver cette dynamique d’implication des habitants à l’occasion des Jeux. J’ai déjà participé à deux réunions publiques à Saint-Denis depuis janvier et il y en aura une troisième au mois de juin. Une série d’ateliers de concertation va être lancée au sujet du village olympique début juin. Les élus locaux sont par ailleurs membres du conseil d’administration de la Solideo. Un comité de site co-présidé par Patrick Braouezec et moi-même se réunit toutes les six semaines, toujours pour le village olympique. Et avec Patrick Braouezec nous nous voyons tous les 15 jours. On travaille ce projet comme n’importe quel projet d’aménagement de Plaine Commune. J’ai aussi des rendez-vous bimestriels avec les différents maires. Ce n’est pas une garantie de résultat, mais une garantie de méthode. C’est l’assurance pour tous les acteurs que tous les canaux sont ouverts pour dire les choses en toute transparence.

 

Le JSD : Il n’est donc pas question de baisser la voilure en termes de qualité ou de revoir les ambitions à la baisse sur les équipements à construire en Seine-Saint-Denis selon vous ?

NF : La question qui nous est posée aujourd’hui est : comment transforme-t-on un dossier de candidature en dossier opérationnel ? Dans le dossier de candidature on a par exemple posé 150 engagements de développement durable. Il s’agit donc d’arbitrer entre les engagements essentiels et ceux accessoires. On ne va pas pouvoir tout faire. On a des champions français du BTP, des grands architectes, des grands urbanistes. Nous sommes une grande nation qui construit de l’urbain. À l’occasion de ce projet de village olympique, nous devons savoir ce qu’on veut dire au monde concernant la ville au XXIe siècle. En même temps le projet doit répondre aux besoins des politiques publiques portées par les collectivités concernées. On veut faire de la ville dense, mais qui fasse sens.

 

Le JSD : Concernant le centre aquatique olympique, comment peut-on passer du simple au double dans les estimations de coût entre le chiffrage initial et le dernier en date rendu public dans le rapport de l’IGF ?

NF : Le Plan financier de la candidature a été établi à l’été 2016. Dans le dernier chiffrage nous avons profité de tous les derniers éléments à notre disposition. Pour nous le coût de construction brut est plutôt de l’ordre de 170 millions (contre 140 millions initialement) auquel il faut ajouter 30 millions si on applique tous les engagements de développement durable, 25 millions environ pour la dépollution du site, et 20 millions pour d’autres aléas, tel qu’un grand geste architectural, ou les éventuelles modifications de programme. À Londres en 2012, sur les 69 objets à construire on a constaté plus de 6 000 modifications de programme. Sur la seule piscine olympique il y a eu 200 modifications de programme, ce qui explique en partie que son coût ait triplé. Notre deuxième chiffrage inclut donc 80 millions de provisions pour risque. On ne dit donc pas que ça coûte 260 millions. C’est une enveloppe maximum. Simplement les coûts peuvent dériver vers cet horizon. Maintenant des décisions politiques sont à prendre pour cette piscine, notamment en matière de développement durable. En attendant les équipes de la MGP travaillent sur un projet à 140 millions d’euros.

"Les 18 et 19 juin nous devrons présenter un projet stabilisé"

Le JSD : Quand ces arbitrages seront-ils opérés ?

NF : Il va falloir trancher. On sent bien qu’on rentre dans un moment où il faut que l’ensemble des cofinanceurs se posent la question : quelle image veut-on donner du pays ? Et qu’est-ce qui est pertinent ? L’État finance aux deux tiers les équipements, sa parole a donc du poids. Mais il aspire à réaliser les Jeux avec tous les acteurs. La visite du CIO les 18 et 19 juin va être un moment important, puisqu’à cette occasion nous devrons présenter un projet stabilisé.

 

Le JSD : La logistique des chantiers est une question très importante pour les riverains et les usagers du territoire qui peuvent craindre de vivre un enfer avec ces grands chantiers. En tant que coordinateur vous allez avoir un rôle clé sur le sujet…

NF : C’est une requête forte de Patrick Braouezec en effet, qui nous a demandé de réfléchir à l’organisation de l’ensemble des chantiers de L’Île-Saint-Denis jusqu’au RER D. On a deux ans pour mettre en place cette coordination. Il faudra une fois les chantiers lancés mener des réunions hebdomadaires de coordination. Nous allons monter une OPC (Ordonnancement pilotage coordination) urbaine entre les chantiers des Jeux, ceux du Grand Paris Express et celui de l’échangeur de l’A86. On va se doter de compétences extérieures pour organiser tout ça, en lien avec les élus locaux, car la notion de proximité est très importante en la matière. Maintenant c’est très rare d’avoir autant de chantiers aussi importants sur un si petit périmètre. Ça va être compliqué pour les habitants et les entreprises qui travailleront sur les chantiers.

Propos recueillis par Yann Lalande

Réactions

"La visite du CIO les 18 et 19 juin va être un moment important, puisqu’à cette occasion nous devrons présenter un projet stabilisé." Mais alors à quoi bon faire une concertation ? Les réunions du comité de suivi de Plaine commune ne sont-elles que décoratives ? Les réunions de concertation sur la ZAC du village olympique aussi ???!!!! On notera que le long entretien (en 2 parties) n'interroge pas Nicolas Ferrand sur la mobilisation citoyenne de Saint-Denis que vous suivez pourtant depuis le début. Le directeur de la SOLIDEO la connaît très bien puisqu'il était présent à 1ère réunion du comité de suivi ainsi que la réunion en mairie où nous sommes intervenus assez fermement (le JSD s'en est d'ailleur fait l'écho). Dans notre dernier communiqué, publié sur votre site, nous demandons précisément à être auditionnés par la SOLIDEO. Il aurait été judicieux de le relayer et de dire que la population dionysienne est vigilante, voire sceptique. (On veut bien son numéro de portable, il ne nous répond pas par mail ni sur twitter !). On s'engage sur une voie où il va falloir faire tout dans la précipitation et signer des PPP, notamment pour le centre aquatique, pour financer le déficit de fonctionnement sur la durée. Cécile Gintrac membre Comité de vigilance
Il vaut mieux dépenser plus maintenant en conception et avoir en 2024 des équipements sportifs sobres en énergie. Il faut prévoir une déshumidification thermodynamique du centre aquatique avec une machine à absorption à réchauffage indirect (durée de vie de 25 ans au lieu de 10 ans pour les groupes de production d'eau glacée). Cette déshumidification piégera 33% de la chloramine. Afin d'avoir moins de chloramine, il faut aussi investir dans des moyens électroniques pour rappeler aux baigneurs l'obligation de se doucher (leds suiveuses, bracelets connectés). Il faut exploiter au maximum le rayonnement UV pour un chauffage solaire de la halle et de l'eau des bassins. Notre CAO devra avoir des parois très transparentes pour laisser entrer le rayonnement solaire. Le but est d'obtenir une piscine passive ayant une consommation maximum de 1700 kwh par mètre carré de bassin par an. Espérons que SOLIDEO fasse travailler des énergéticiens et parvienne à réaliser cet exploit d’ingénierie.
Depuis quinze ans en France c'est la mode des bassins surchauffés. Dans chaque ville française, les maires cèdent aux demandes des usagers, qui réclament une eau chaude. Alors on chauffe les bassins à fond pour avoir une eau à 29°C. C'est du délire. Dans une eau à 29°C les bactéries prolifèrent. C'est irresponsable à l'heure de la lutte contre le réchauffement climatique. Espérons que dans le centre aquatique olympique de Saint-Denis la température de l'eau des bassins ne dépasse pas 27,5°C. Ce sera meilleur pour la planète et pour la santé des nageurs.

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