Portrait

Histoire
/ Le mirage du médicament miracle

Dans son livre paru en octobre 2014, l'universitaire retrace l'entêtement des médecins coloniaux, dans les années 1950, à prodiguer aux Africains un traitement risqué contre la maladie du sommeil.
Guillaume Lachenal dans la bibliothèque de l'université Paris 8, à Saint-Denis
Guillaume Lachenal dans la bibliothèque de l'université Paris 8, à Saint-Denis

Pour les portraits, il y a deux types de clients : ceux qui aiment parler d’eux et ceux qui aiment parler de leur travail. Guillaume Lachenal tombe dans la seconde catégorie. Au terme de deux heures d’interrogatoire serré dans les locaux du JSD, on aura appris qu’avant d’être Dionysien il était Grenoblois, et qu’il a joué au rugby. Pour le reste de sa biographie, on s’en remet à la quatrième de couverture de l’ouvrage qu’il a fait paraître en octobre 2014 aux éditions de la Découverte : « Guillaume Lachenal, ancien élève de l’Ecole normale supérieure, est historien de la médecine à l’université Paris-Diderot. Il est membre de l’Institut universitaire de France. »

Le livre s’intitule Le médicament qui devait sauver l’Afrique. Cette molécule providentielle, c’est la Lomidine, présentée par les médecins, dans les années 1950, comme celle qui va enfin débarrasser le continent africain de la maladie du sommeil. De gigantesques campagnes de vaccination sont programmées. Sauf que le traitement n’agit pas comme on l’entendait, les effets secondaires se font connaître ; les populations se soumettent de moins en moins aux campagnes d’injection. Mais les médecins occidentaux s’obstinent, publient des travaux théoriques pour exonérer le médicament, quitte à blâmer les victimes. Le rêve de l’éradication l’emporte sur toutes les autres considérations et va amener quelques catastrophes sanitaires.

Si l’on ne trouve pas de volonté cynique d’expérimenter sur les Africains – il y a de jeunes médecins bien intentionnés, certains même engagés à gauche pour la décolonisation - l’utilisation du médicament suit les logiques raciales : on renonce vite à le donner aux Européens à cause des risques tout en continuant à vacciner les Africains par millions, au moment même où la maladie du sommeil cesse d’être une menace de santé publique. A la fin des années 1950, le médicament que l’on avait célébré est rangé sans cérémonie sur les étagères, avec les archives. Guillaume Lachenal est allé les exhumer. Il a voyagé en Afrique - son terrain de recherche depuis sa thèse de doctorat -  à la rencontre des derniers témoins de cette époque symbolique d’une foi irréfrénée dans la science libératrice. 

L’Académie de médecine a publié un communiqué indigné pour défendre la mémoire « des pionniers et des novateurs éminents de cette médecine tropicale » face à cette « instrumentalisation de l’histoire » qui en occulterait les « effets positifs. »  Guillaume Lachenal sourit, sans malice : «  C’est un livre mal intentionné en ce qu’il s’intéresse à un épisode accablant de la médecine coloniale au détriment d’autres aspects de l’action de ces médecins. La force du livre, c’est qu’il est solide techniquement, épidémiologiquement. Après, je ne vois pas d’autre militantisme que d’enquêter et de raconter des histoires vraies. »

Il ajoute : « Ce qui m’intéresse, ce sont plutôt les échos dans le présent. » L’épidémie d’Ebola, par exemple.  « La leçon que les historiens ont à donner, c’est que cette épidémie n’est pas une sorte de catastrophe naturelle ; ce sont les conséquences d’une décision politique de laisser démolir, et même de démanteler activement, les systèmes de santé de ces pays africains au nom de « l’ajustement structurel ».  Aujourd’hui, même à la Banque mondiale, il n’y a plus personne pour défendre ces politiques. Pourtant on continue d’en payer le prix. »


Guillaume LACHENAL, Le Médicament qui devait sauver l'Afrique

Editions La Découverte, 2014


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