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Deux ans après l'assaut
/ La double peine des délogés

48 rue de la République. Sur 47 ménages qui ont perdu leur appartement lors de l’opération du Raid contre les terroristes, seulement 27 ont bénéficié d’un relogement. Cinq personnes sont déjà à la rue. Les autres craignent de subir le même sort.
Vendredi 17 novembre, les ex-habitants du 48 rue de la République ont installé des tentes devant leur ancien immeuble pour se faire entendre.
Vendredi 17 novembre, les ex-habitants du 48 rue de la République ont installé des tentes devant leur ancien immeuble pour se faire entendre.

 


« On a tous peur d’être le prochain sur la liste. » Peur de se retrouver à la rue, comme cinq de leurs anciens voisins, mis il y a deux mois à la porte de l’hôtel, où ils étaient hébergés depuis l’assaut antiterroriste du 18 novembre 2015 qui a dévasté leur vie en même temps que leur logement. « L’État avait promis que l’on serait tous relogés et, la vérité, c’est qu’il se débarrasse de nous », fulmine Kahina, qui s’apprête à connaître le même sort. La jeune femme de 33 ans a elle aussi reçu un courrier lui ordonnant de quitter son hébergement le 14 décembre. « À cette date, je n’aurai plus de toit. Moi aussi je serai dehors. »

À la rue, comme Noureddine, Nordine ou encore Laïd, dégagé du dispositif en septembre, sans aucun égard pour ses 62 ans. « Vous n’avez engagé aucune démarche d’accompagnement ou d’insertion permettant votre relogement », lui est-il signifié dans une lettre laconique lui notifiant la fin de sa prise en charge, au mépris du droit inconditionnel à l’hébergement, qui avait pourtant été garanti à l’ensemble des sinistrés.

Des reproches qui s’avèrent en outre incompatibles avec son statut de sans-papiers. « J’aimerais bien faire des démarches, mais je ne peux pas, la préfecture a refusé de me régulariser. J’avais pourtant un contrat de travail, mais eux voulaient des fiches de paie. Le patron a refusé, je suis coincé. Je n’ai plus rien du tout. Ma situation est dramatique. Je n’ai vraiment pas de chance... »

« Les choses n’avancent pas, elles reculent. » 

Deux ans que ça dure et, vu comme ça empire, le combat des anciens habitants du 48 rue de la République semble encore bien loin d’être terminé. « On croyait naïvement qu’avec le temps, pour nous, la situation allait s’apaiser. Mais c’est tout l’inverse », rumine Lassina. 

Sur les 47 ménages concernés, seulement 27 ont bénéficié à ce jour d’un relogement. Déjà cinq personnes sont à la rue. Et quatre sont toujours sans-papiers. « Les choses n’avancent pas, elles reculent. Après ce que l’on a vécu ici, comment peut-on tolérer ça ? » , interroge N’Goran Ahoua, le porte-parole de l’Association des victimes du 48, montée avec l’association Droit au logement (DAL) au lendemain de l’opération antiterroriste lancée contre les membres du commando des attentats meurtriers du 13 novembre venus se planquer dans leur immeuble.

Gravant à jamais dans leur mémoire le souvenir de cet enfer. « Personne ne peut imaginer ce que l’on a vécu. Pendant des heures, on est resté piégé au milieu des rafales de tirs, des explosions. On a cru mourir avec nos enfants ». Aujourd’hui encore, le traumatisme perdure.« Chaque nuit, c’est les insomnies, les cauchemars, on est obligé de prendre des médicaments pour ne pas ressasser », raconte une locataire.

Une tragédie partagée par l’ensemble des sinistrés qui comme à chaque date anniversaire se sont donnés rendez-vous avec leurs soutiens pour attirer l’attention des médias et des pouvoirs publics. Exprimant comme à chaque fois le même sentiment d’injustice et de mépris.

Aucune des revendications n'a abouti

« On a dépassé le sentiment d’abandon. C’est un fait, c’est un état. On vit avec », lâche N’Goran Ahoua, en déplorant qu’aucune des revendications portées par les habitants et soutenues par la municipalité – relogement pour tous, régularisation de tous les sans-papiers, reconnaissance du statut de victimes du terrorisme – n’ait encore abouti.

Pour tenter de se faire entendre, il est allé une fois de plus cette semaine avec ses compagnons d’infortune et avec le soutien indéfectible de Marie Huiban et Simon Le Her, militants du DAL, déplier des banderoles dans les locaux du ministère de la Justice, pour interpeller la délégation interministérielle d’aide aux victimes, qui depuis l’été n’avait pas daigné répondre à leurs sollicitations.

« On ne lèvera pas le campement »

En désespoir de cause et pour donner à voir leur détresse comme la façon dont l’État tient ses promesses, ils ont monté leurs tentes dès vendredi 17 novembre au soir devant l’immeuble, passant une première nuit dehors en solidarité avec leurs voisins à la rue. « On ne lèvera pas le campement tant qu’ils n’auront pas réintégré le dispositif d’hébergement ! », ont averti les habitants.

Partageant un peu de leur colère et beaucoup de leur impatience, la municipalité est elle aussi montée au créneau, tenant une conférence de presse à l’occasion de ce deuxième anniversaire pour « demander à l’État de tenir ses engagements en relogeant de façon digne et adaptée toutes les familles », a ainsi martelé Jaklin Pavilla, première adjointe aux solidarités, en rappelant que « depuis deux ans, la Ville a toujours pris plus que sa part, alors que c’est à l’État que revient la compétence exclusive de l’accompagnement et de l’hébergement de ces personnes. »


Traitement inhumain 

Logées dans des hôtels insalubres, sans suivi psychologique ou social, les victimes du 48 rue de la République se sentent abandonnées et méprisées par l’État.

« Les habitants du 48 sont abandonnés à leur sort. » Comme les autres célibataires encore hébergés à l’hôtel, Lassina Traoré a été contraint il y a trois mois de quitter le Campanile en plein centre de Saint-Denis pour être envoyé dans un établissement piteux de L’Île-Saint-Denis. « Pas de papier toilette, pas de linge, même pas de draps… Dans la chambre, ça grouille de souris. Pour accéder aux douches et aux toilettes communes, tu es obligé de te lever aux aurores, pour parfois les trouver bouchées ! C’est vraiment des conditions de vie misérables !, s’emporte-t-il. C’est dur, j’ai ma dignité. La façon dont on nous traite, ce n’est pas décent et respectueux de ce que l’on a vécu. » Un sentiment d’amertume et de déconsidération que partage son ancien voisin Léandro, toujours hébergé avec sa famille en résidence sociale. À mesure que les mois passent, il perd lui aussi peu à peu l’espoir d’être relogé de manière pérenne et de réussir un jour à se reconstruire. « À cause des tirs, je suis devenu sourd d’une oreille. J’ai des acouphènes et je souffre de vertiges. Après l’assaut, je n’ai pas pu reprendre le boulot », explique ce père de famille, qui s’inquiète particulièrement pour la santé de sa femme et l’avenir de ses enfants, encore très traumatisés. « On aurait besoin de soins et d’être accompagnés psychologiquement, mais comme on n’a plus de mutuelle, c’est compliqué. »

Stéphane Peu écrit au premier ministre

Et il en est toujours ainsi. Derrière chaque échange avec les sinistrés de l’assaut, se dessine une situation bien souvent dramatique. Un constat qui fait dire au député Stéphane Peu que « si Abaaoud s’était planqué ailleurs qu’à Saint-Denis et que les victimes collatérales de cet assaut n’avaient pas été majoritairement pauvres et immigrées, elle auraient sans nul doute été considérées avec bien plus d’égards. »

Se disant « scandalisé du degré d’inhumanité avec lequel l’État traite ces personnes », il a pris l’initiative d’adresser le 17 novembre une question écrite relative à leur situation au Premier ministre, déclinée en cinq points. Il y demande notamment leur reconnaissance au titre du statut de victimes du terrorisme, qui leur permettrait « de bénéficier des indemnisations et des suivis sanitaires et psychologiques nécessaires à leur reconstruction ». Il y demande aussi bien sûr le relogement des ménages « encore en attente d’un toit digne et durable ».


Le bâtiment - Travaux ou démolition ?  

Avec ses commerces fermés, son toit bâché, ses portes et fenêtres condamnées, sa façade grossièrement taguée, l’immeuble du 48 rue de la République gît au centre de Saint-Denis, comme un abcès laissé à vif dont on peut se demander quand il sera cicatrisé.

Pour les copropriétaires en tout cas, la blessure ne semble pas prête à se refermer. N’ayant reçu pour l’heure aucune indemnisation, ils ont annoncé dans la presse avoir attaqué l’État en justice, pour être dédommagés des préjudices subis.

Reste aussi la question du devenir de cet ensemble de 38 logements et 6 commerces, à l’agonie depuis deux ans. Les travaux permettant sa réouverture ont été évalué à plus de 4 millions d’euros par les experts, mais rien ne dit que la copropriété, lourdement endettée avant l’assaut, ne parvienne à lever les fonds nécessaires.

Déjà sous le coup d’un arrêté de péril, pris peu après l’intervention policière, le 48 est également frappé depuis le 24 juillet d’un arrêté préfectoral d’insalubrité irrémédiable avec interdiction d’habiter.

« Cette procédure n’interdit absolument pas aux copropriétaires de faire les travaux. Mais tant que ceux-ci ne seront pas réalisés, l’immeuble restera inoccupé et interdit d’accès », précise la municipalité, qui de son côté a ménagé une possible sortie du dossier, pour ne pas laisser la situation éternellement s’enliser.

La Ville a ainsi proposé en avril d’intégrer cette adresse au PNRQAD. « Cette proposition a été acceptée en première lecture par l’Anru (ndlr : Agence nationale de rénovation urbaine) en septembre, mais nous sommes toujours en attente d’une validation définitive des termes de cet avenant », précise David Proult, maire adjoint à l’urbanisme.

Une fois cette convention signée et si l’incapacité de la copropriété à réhabiliter l’immeuble est confirmée, s’engagerait alors une procédure d’expropriation en vue d’une très probable démolition-reconstruction.


Pour en savoir plus: 

Réactions

Intolérable que ces personnes soient encore à la rue ... il y a des défaillances inacceptables d'où qu'elles viennent ... il faut des sanctions.
Monsieur le Maire, Laurent Russier, brille par son absence en tout cas !
@Anca Mr Le maire et son groupe au pouvoir (Braouzec, Paillard, Messaoudene, Bagayoko...) ne sont pas dans l'action, ils ne font que de la communication. Ces malheureux ne l’intéresse plus, ils en ont bien profité après l'assaut pour concentrer la communication autours d'eux pour faire oublier gestion pitoyable de cette rue et de cette immeuble, qui était en jachère depuis des années.La rue du crack depuis 20ans qui accueille 2 écoles.
quand on lit le JSD, sur plusieurs années, nous avons l'impression que vous reprenez des anciens articles. Mettez un peu de nouveauté . Ca devient épuisant à force. Concernant le 48 rue De la République, PCH ou la ville peuvent louer des appartements mais elles préfèrent que ces personnes soient dehors que de leur attribuer un appartement.
Est-ce qu'une autre municipalité que celle de Saint-Denis aurait permis à Mr Jawad Bendaoud de générer un tel trafic et un tel désordre dans son centre ville ? Certainement pas. Aucun autre maire de France n'aurait laissé faire. Les résidents et copropriétaires du 48 rue du Corbillon connaissaient parfaitement les activités illicites de Mr Bendaoud et semblent être restés passifs. Être copropriétaire c'est agir pour la tranquillité de son immeuble. L'État a fait son devoir en neutralisant Abdelhamid Abaaoud la veille d'un nouvel attentat. L'État n'a rien à se reprocher. L'État a sauvé des centaines de vies humaines en intervenant le 18 novembre 2015 à Saint-Denis.
La préfecture annonce qu'elle va loger dès ce soir (23/11/2017) les 5 anciens habitants du 48 qui sont actuellement à la rue ... Bien ... mais pas suffisant : manque le préjudice moral subit.

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