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Histoire de l'immigration
/ Des parias à la « cité bretonne »

La cité des rois s’est imposée comme une terre d’accueil des migrants originaires de Bretagne dès la moitié du XIXe siècle. À tel point qu’aujourd’hui la ville compterait environ 11 % de Bretons, natifs et descendants compris.
Le 18 janvier, la Maison de la Bretagne à Saint-Denis a été inaugurée au 16 rue Dezobry
Le 18 janvier, la Maison de la Bretagne à Saint-Denis a été inaugurée au 16 rue Dezobry
Degemer mat e sant-Denez ! (Bienvenue  à Saint-Denis !) La formule peut surprendre, mais la Bretagne a aussi marqué l’histoire de Saint-Denis. En 2016, le magazine Bretagne surnommait d’ailleurs la ville des rois de France «l’autre capitale bretonne». Aujourd’hui, «environ 11% de Bretons – natifs et descendants compris» peupleraient le territoire dionysien, constate Gérard Réquigny, le président de l’Amicale des Bretons, en se fondant sur les listes électorales de la ville. Parmi eux, il y a des noms bien connus de la vie dionysienne. C’est notamment le cas de Patrick Braouezec, ancien maire et actuel président de Plaine Commune, et de Stéphane Peu, député de la deuxième circonscription de Seine-Saint-Denis.

Pourtant, la communauté bretonne exilée en Île-de-France n’a pas toujours bénéficié de la même bienveillance. Le titre de l’ouvrage de Leslie Page Moch, The Pariahs of yesterday: Breton migrants in Paris (ndlr Les parias d’hier : les migrants bretons à Paris) en dit long sur leur situation d’alors. L’historienne y décrit la vie de ces Bretons sous la IIIe République qui «passent du travail agricole des petites villes de l’Ouest aux occupations plus sûres et protégées dans la ville du XXe siècle». À savoir, Paris.

« Gagnant peu, ils se nourrissaient mal »

Dans un article publié dans Le Pays Breton, l’ancien documentalistedu musée d’art et d’histoire de Saint-Denis, Pierre Douzenel, lui aussi décrit les conditions de vie difficiles des Bretons de Saint-Denis : «Gagnant peu, ils se nourrissaient mal et s’entassaient à plusieurs dans des taudis parce que les loyers étaient chers. Une conséquence était […] la tuberculose qui les atteignait dans une proportion considérable, de même que l’alcoolisme dans lequel ils se réfugiaient par compensation à leur infortune et la fièvre typhoïde qui les frappait cruellement.»

L’arrivée des Bretons à Saint-Denis n’est pas récente. Dès 1862, les registres paroissiaux de la ville faisaient écho de leur présence. Un mariage breton a même été célébré cette année-là. Comme l’explique Gérard Réquigny, la migration des Bretons vers Paris s’est déroulée «en pleine révolution industrielle. L’Île-de-France était demandeuse de main-d’œuvre». Et la Bretagne était alors en retard sur le plan industriel.

Des Côtes-d’Armor et du Finistère.

Contraints à la pauvreté s’ils restaient sur leur terre, de nombreux jeunes se sont donc exilés dans l’espoir d’une vie meilleure. Pour ce faire, ils ont pu profiter de la création de la ligne de chemin de fer reliant Paris à Rennes en 1857. Six ans plus tard, c’était au tour de Guingamp d’être rattachée à la capitale. Puis de Brest, en 1865. Ainsi, la majorité des Bretons dionysiens étaient d’abord originaires des anciennes Côtes-du-Nord – aujourd’hui Côtes-d’Armor – et du Finistère. Après leur arrivée à la Gare Montparnasse, ils finissaient leur route en calèche jusqu’à Saint-Denis où ils venaient pour beaucoup rejoindre des proches déjà installés. «Ce sont les Bretons qui ont inventé le regroupement familial», ironise Catherine Jacquin Le Fichant, la vice-présidente de l’Amicale des Bretons de Saint-Denis. Ils y venaient pour travailler dans les nombreuses usines que comptait la ville. Notamment dans les usines à gaz du Landy. «En général, ils exerçaient un travail non qualifié, raconte Gérard Réquigny.Les plus éduqués – c’est-à-dire ceux qui parlaient français – travaillaient aux Chemins de Fer du Nord à la Plaine ou à la Poste.»

En 1895, Saint-Denis comptait 5 115 Bretons. Ce chiffre est passé à 7 502 (1) en 1931 faisant de Saint-Denis«une cité bretonne»selon l’expression de Pierre Douzenel. C’est précisément au XIXe siècle que l’émigration commence à prendre de l’ampleur : entre 1880 et 1946, la Bretagne perd presque un tiers de sa population. L’historienne Leslie Page Moch estime qu’il y avait en 1891 environ 69 000 Bretons à Paris, et 88 000 dans ce qu’elle appelle déjà le Grand Paris. En particulier dans l’actuelle Seine-Saint-Denis. Mais aussi à Versailles par exemple où le train effectuait sa dernière escale avant la capitale. Selon Pierre Douzenel,«les Bretons de Saint-Denis habitaient les mêmes rues, les mêmes maisons». Pour Gérard Réquigny, la concentration de Bretons reliait grossièrement «le quartier de la Gare en passant par le canal, jusqu’à Pleyel».

 

En 1932, création de l’Amicale

«Il y avait une vraie solidarité entre eux», poursuit le président de l’Amicale. Cette entraide s’est matérialisée dès 1898 avec la création du « Groupe socialiste breton » de la ville. Ce groupe politique a été créé par Jean Trémel, employé à la compagnie des Chemins de Fer du Nord et né à Plussulien dans les Côtes-du-Nord. Plus tard, Jean Trémel est même devenu adjoint au maire, après avoir été conseiller municipal. L’identité des Bretons de Saint-Denis s’est donc d’abord construite sur le plan politique autour de la lutte des classes. À la mort de Jean en 1921, son frère Jules a pris la relève. En 1932, il crée même l’Amicale des Bretons pour nouer cette solidarité avant de devenir à son tour maire adjoint jusqu’en mars 1959 sur la liste Bloc Ouvrier et Paysan. Aujourd’hui, ce marquage politique est moins important mais les Bretons de Saint-Denis «n’oublient pas d’où ils viennent», précise Catherine Jacquin Le Fichant. Avant de conclure : «Il n’y a pas un événement dans la ville auquel on ne participe pas.» l

Nicolas Keraudren

(1) Soit prêt de 10 % de la population d’alors.

 

16 RUE DEZOBRY

COMME À LA MAISON

Le 18  janvier 2018, l’Amicale des Bretons de Saint-Denis a inauguré au 16 de la rue Dezobry, Ti Breihz e Sant-Denez (la maison de la Bretagne à Saint-Denis). Cette adresse, nouveau local de l’Amicale, a fait le plein pour l’occasion. Ayant déposé une demande deux ans auparavant, cette proposition dans le quartier Gare, haut lieu de l’immigration bretonne, ne pouvait déclencher que l’enthousiasme des membres de l’association. Après avoir fêté ses 80 ans en 2012, elle pouvait ainsi ouvrir une nouvelle page de son histoire. Damien et Joachim Picard aidés par leur sœur Chloé, enfants de Murielle Goubin, professeur de danse de l’Amicale, ont réalisé depuis sur la devanture une fresque qui donne le ton (voir photo ci-contre). Elle rappelle le littoral breton et les traditionnelles coiffes.

 

Apéro, cuisine et généalogie

Les cours de langue bretonne, une activité déjà existante au sein de l’association ont été relocalisés le lundi de 18 h à 20h. La Maison des Bretons c’est surtout la concrétisation de nouvelles activités souhaitées par l’Amicale. Les mardis de 18 h 30 à 20 h, les adhérents peuvent aller y chanter ensemble (en français des chansons issues de la tradition bretonne) et les jeudis de 14 h 30 à 17 h, y tricoter en papotant. À cela s’ajoute, un atelier de généalogie le quatrième lundi du mois, deux rendez-vous bimensuels, l’apéro jeux un vendredi sur deux à partir de 17 h et « de temps en temps » atelier cuisine, un samedi sur deux. Déjà mis à contribution pour la réalisation du buffet du 18 janvier pour l’inauguration de Ti Breih e Sant-Denez, les apprentis en cuisine bretonne ont renouvelé l’expérience et proposé un kig ha farz, sorte de pot au feu façon bretonne, pour un repas dans le local le 22 avril dernier. Ces expériences gastronomiques devraient se renouveler, un nouveau menu est déjà en cours d’élaboration. Ces activités sont réservées aux membres de l’amicale pour peu qu’ils s’acquittent de 15 €en plus de leur adhésion annuelle (12 €).

 

Danses bretonnes au conservatoire

L’Amicale des Bretons de Saint-Denis prend de l’ampleur aussi hors de ces murs. Depuis le début de l’année, un partenariat avec le conservatoire de musique et de danse de la Ville a vu le jour. Au sein de l’établissement existaient déjà un ensemble de musique celtique et une chorale de chants celtiques et bretons. Une convention signée entre l’Amicale et le conservatoire a permis d’y ajouter la pratique de la danse. Un cours, tous les mercredis après-midi ouvert aux adhérents du conservatoire, a vu le jour. Et déjà, ensemble instrumental, chorale et danseurs se sont retrouvés, salle de la Légion d’Honneur, pour fêter la Saint-Patrick en mars dernier. On a alors pu mesurer les progrès réalisés par les enfants Dionysiens, assidus au cours, en à peine trois mois.

Ayant fait encore quelques progrès dans leur apprentissage, sans doute une partie d’entre eux rejoindront les rondes, samedi 2 juin place Jean-Jaurès. Ce jour-là l’Amicale, en collaboration avec Maison Amazigh, organisera une nouvelle édition de la Fête bretonne et berbère. Après le défilé de la place des Tilleuls à la place Jean-Jaurès, l’après-midi se poursuivra par des démonstrations de danse et se conclura par un concert. l

Véronique Le Coustumer

Amicale des Bretons de Saint-Denis 16 rue Dezobry, permanence tous les dimanches de 10 h à 12h, tél : 06 41 28 14 09, mail : amicale@bretons-st-denis.fr, site : http://www.bretons-st-denis.fr

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