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/ De mauvais garçon à terroriste : comprendre les mécanismes

Fabien Truong, prof en sociologie à Paris 8, tente d’apporter des éléments de réponse pour comprendre l’engagement de jeunes hommes de banlieue dans le terrorisme dans son livre Loyautés radicales : l’islam et les « mauvais garçons » de la Nation.

Trois ans se sont écoulés depuis l’assassinat de la policière municipale Clarissa Jean-Philippe et la prise d’otage de l’Hyper-Casher de la Porte de Vincennes qui a coûté la vie à quatre personnes. Ces actes commis par Amédy Coulibaly – ensuite abattu par le RAID - ont fait suite aux attentats de Charlie Hebdo des frères Kouachi. Si l’enquête a progressé, que les faits ont été établis, le débat autour du terrorisme « islamique », lui, semble stagner. Aujourd’hui, comment appréhender cette question ? Quels ont été les rouages qui ont conduit à cette violence mâtinée d’une profonde méconnaissance religieuse ? Et, in fine, quels sont les processus qui conduisent à la radicalisation ? Fabien Truong, professeur en sociologie à l’université Paris 8, a tenté d’apporter des éléments de réponse. Son ouvrage Loyautés radicales : l’islam et les « mauvais garçons » de la Nation, explore un monde souvent fantasmé : celui des quartiers difficiles, des enclaves urbaines dans lesquelles des générations de jeunes hommes grandissent, tiraillés par les contradictions et des conflits de « loyautés » qui se développent tous azimuts. Comment se bâtir quand pèsent sur soit les différentes attentes de la famille, des amis, des « grands frères », de la rue, des institutions ? C’est à cette énigme qu’ont été confrontés les personnages du livre ; Adama, Marley, Hassan, Tarik, Radouane (1) et… Amédy Coulibaly dont le fantôme plane au-dessus du récit. « Comprendre ce n’est pas excuser, clarifie d’emblée Fabien Truong qui pendant plusieurs années a été au contact d’anciens de ses élèves lycéens du département et de jeunes de Grigny (ville dont était originaire de Coulibaly). J’ai moi-même été personnellement touché par les attentats du Bataclan. Mais pour comprendre comment on en est arrivé là et trouver des solutions, il faut parvenir à contextualiser. »

Le récit déconstruit sur plus de deux cents pages les discours préconçus qui font de l’islam la racine du problème. Fabien Truong s’appuie sur des conditions sociales et des aspirations intimes, des « germes », qui déterminent pour nombre de « terroristes-maison » un possible passage à l’acte. L’omniprésence de la mort, une délinquance juvénile qui se banalise, la haine de la police, un sentiment d’impasse, des frustrations intellectuelles et esthétiques, des certitudes quant à un avenir collectif inexistant : tous ces éléments influent sur l’individu, le potentiel terroriste, qui chercherait à tout prix à racheter ses fautes morales par la réalisation d’un dessein plus grand que ce que la rue a pu lui offrir. Certains passent le cap, notamment en s’appuyant sur la religion, d’autres non.

« On pourrait croire que l’objet du livre porte sur ce que l’on appelle la radicalisation. Mais c’est un terme que je trouve problématique car il renvoie à des phénomènes différents si on prend le temps de les analyser. Que ce soit les terroristes-maisons, les départs en Syrie, la pratique ostensible ou rigoriste de la religion, ces phénomènes renvoient à des trajectoires biographiques et des mécanismes sociaux (et donc des “profils”) distincts, détaille le chercheur. Ce que l’on appelle la radicalisation est aussi le produit d’une histoire collective, inhérent à notre société capitaliste. Il ne vient pas d’ailleurs et nous force donc à observer la violence larvée que produit, de manière invisible, notre monde social. »

Ainsi, et le cas d’Amédy Coulibaly en est l’exemple concret, la religion entre en jeu tardivement dans le parcours d’un futur terroriste. L’islam n’est ici qu’un medium. « Je me suis intéressé aux garçons issus de l’immigration, des milieux populaires, nés ici et qui sont passés par la délinquance et y restent coincés pour certains. Je voulais montrer comment ces garçons doivent se construire avec les conflits de loyautés intenses qu’ils vivent et comment ils les résolvent. Et d’une certaine manière, l’islam ici offre des réponses que nombre d’institutions n’offrent plus. Et il faut entendre ces problématiques. »

À cette vacuité institutionnelle déstructurante, « l’imaginaire politique flottant » de Daech comme le baptise Fabien Turong, devient une réponse. Loyautés radicales mêle essai sociologique et récits de vie pour un format qui sert l’analyse sans corrompre la réalité du terrain. Comprendre la notion de « loyautés radicales » est sans doute une des clés pour alimenter de manière plus saine un débat qui se repose trop souvent sur une paresse intellectuelle de mise sur les plateaux de télévision.

Maxime Longuet

Loyautés radicales : l’islam et les « mauvais garçons » de la Nationde Fabien Truong, éd. La Découverte, 2017, 238 pages, 20 € (13,99 € en version numérique).

(1) Dans l’ouvrage, les noms ont été modifiés. 

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