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Interview de Larry Clark
/ « Les gens sont impatients de se vendre »

Entretien avec le photographe américain Larry Clark, invité d’honneur des 18es Journées Cinématographiques Dionysiennes qui lui consacraient une rétrospective.
Larry Clark lors du vernissage de son exposition à la galerie HCE.
Larry Clark lors du vernissage de son exposition à la galerie HCE.

De ses premiers clichés en noir et blanc réalisés dans les années 1960 à « Tulsa », sa première monographie parue en 1971, Clark a toujours voulu figer sur pellicule la vie - un peu destroy -  de jeunes marginaux de l’Amérique et d’ailleurs. Une marque de fabrique qu’il a su entretenir et approfondir tout au long de sa carrière et qui a rendu son style reconnaissable entre tous. Après la reconnaissance internationale de « Tulsa » devenu un grand classique de l’histoire de la photographie, il se lance dans le cinéma et connaît de nombreux succès avec Kids (1995) son premier long-métrage, Bully (2001), Ken Park (2002), Wassup Rockers (2004) ou encore Marfa Girl (2012) dont la suite a été présentée en première mondiale au cinéma L’Ecran la semaine dernière.

Avec « The Smell of Us » (2015), son dernier film paru dans les salles obscures françaises, Larry Clark navigue en eaux troubles. Il confiera d’ailleurs que ce tournage « rempli d’accidents », était « le plus dur » de sa carrière. Quelques scènes borderline – teintées d’inceste et de fétichisme – ont brouillé encore un peu plus les pistes de lecture. « Les gens croient que c’est quelque chose de personnel, alors que c’est juste des putains de films ! Avec moi, c’est toujours 50/50, love it or hate it ! Pour un artiste, c’est plutôt bon signe »résumait-il dans les Inrocks à l’époque de la sortie du film. Une chose est sûre, son travail ne laisse personne indifférent, il fascine tout comme il peut rebuter. Il reste néanmoins un artiste authentique aux yeux de la jeune génération venue en nombre pour sa master classe donnée à l’Ecran lundi soir. A 75 ans, le photographe, éternel jeune punk nihiliste, entend bien botter les fesses du Septième Art.

Entretien réalisé avant le vernissage de son exposition à la galerie HCE où il y exposait quelques photographies.

Le Journal de Saint-Denis : Vous teniez à voir tous vos films lors du festival, ce qui est assez rare chez un réalisateur, y’a t-il une raison particulière à ça ?

Larry Clark : C’est juste que je n’ai pas vu mes films depuis longtemps sur grand écran. Même si j’essaie toujours d’avancer et de ne pas regarder tellement en arrière, je trouve ça amusant de pouvoir tous les revoir d’un coup.

Le JSD : Votre thème de prédilection ce sont les jeunes marginaux, skateurs le plus souvent. Pourquoi vous fascinent-ils autant ?

L.C. : Pour moi c’était important de filmer ces personnes-là, ces marginaux, sinon on en n’entendrait pas parler, ils ne laisseraient aucune trace dans l’histoire, on ne les verrait jamais. En tant qu’artiste, j’aimerais me considérer comme un marginal.

Le JSD : Quand vous filmez ces jeunes, on a l’impression que vous ne portez pas de jugement sur leurs actes, que vous prenez du recul. Est-ce un réflexe de photographe ? 

L.C. : Non, je ne crois pas. C’est juste que j’ai toujours aimé raconter des histoires, des histoires où l’on explore avant tout les conséquences de nos actes.

Le JSD : En 2012, vous avez sorti Marfa Girl sur internet, était-ce un doigt d’honneur fait à Hollywood, à l’industrie du cinéma ?

L.C. : Je voulais juste voir ce qui allait se passer. Je voulais découvrir la portée d’internet, et je voulais voir ce qu’il se produit lorsque vous vous passez des intermédiaires. Ce fut une expérience intéressante. Mais je suis sûr que je ne suis pas un pionnier, il y en a beaucoup qui faisait déjà ça. Vous savez, maintenant, beaucoup de films sont directement disponibles en streaming, c’est comme si, dans le futur, les films ne sortiront plus en salle. C’est pour cela aussi que j’aime beaucoup revoir mes films sur grand écran pendant ce festival.

Le JSD : La suite de Marfa Girl va-t-elle être distribuée uniquement sur internet ?

L.C. : Non non… Marfa Girl était disponible sur internet pendant un an, ensuite il a été montré en salle et est sorti en Dvd. Mais les deux volets vont sortir en Dvd, dans un coffret. Et maintenant, il pourrait y avoir un Marfa Girl 3, je pense à son écriture.

Le JSD : Vous avez été censuré au Palais de Tokyo il y a quelques années, est-ce que cela a influencé votre façon de travailler ?

L.C. : Oui, car j’ai tourné mon film “The Smell of Us” à la suite de cette censure. C’est une conséquence directe de ça. Puisque quand mon exposition a été suspendue j’ai pu voir de nombreux skaters qui pratiquaient juste à cet endroit. Cela m’a rappelé New-York à la fin des années 1970. C’est là que m’est venue l’idée d’explorer cet univers.

Le JSD : Est-ce compliqué à notre époque de travailler sur la sexualité des jeunes ?

L.C. : Oui ça a toujours été difficile de manière générale. Mais pour moi, je dirai moins parce que je n’y fais plus attention. Je fais abstraction et je fais mon truc.

Le JSD : The Smell of Us, a été tourné à Paris, avec des comédiens débutants, le film a reçu un accueil mitigé. Qu’apporte votre version director’s cut à l’œuvre initiale ?

L.C. : Il y a toujours eu un accueil mitigé donc je suis plutôt habitué. La version cinéma qui est sortie en salle n’était pas ma vision personnelle du film. J’ai dû enlever un personnage du film au montage : moi, jouant ma propre personne. Le reste du film n’est pas différent.

Le JSD : Revenons-en à Hollywood. Comment analysez-vous ce qu’il se passe actuellement ? Les accusations des actrices, le mouvement MeToo etc… ?

L.C. : A mon avis ce n’était qu’une question de temps, je trouve ça très bien que ça sorte maintenant !

Le JSD : Avons-nous besoin de rebelles dans le cinéma selon vous ?

L.C. : Oui, parce que les réalisateurs se vendent très vite. Ils font un bon premier film, et ils enchaînent directement avec Hollywood pour faire un deuxième film de merde, juste pour le fric. A quoi bon ? Quel intérêt ? Je vois chaque année dans les festivals de cinéma de jeunes réalisateurs faire de beaux premiers films, et tout de suite ils se retrouvent à Hollywood pour faire de la merde. Les gens sont impatients de se vendre. Tout est pour le fric, c’est de la connerie. Alors oui, nous avons besoin de rebelles.

Propos recueillis par Maxime Longuet / Aide à la traduction Laurent Callonnec.

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